Je traduis mal. Sans doute, Voltaire traduisit mieux en français Laura Harley, car le mari se fâcha tout haut: il y eut scandale, presque prise de corps, peut-être un duel à la boxe.

Voltaire a supprimé de ses œuvres les premiers vers de son conte du Cadenas. Il les a supprimés, parce que c'était une des pages les plus vives de l'histoire de ses vingt ans. Quelle était cette belle vertu si bien murée? On a cité plusieurs grands noms que je ne veux pas répéter ici, non pas pour la dame, mais pour le mari.

J'ai dit que la jeunesse de Voltaire avait fini avec madame du Chastelet. Mais toute belle saison a son été de la Saint-Martin. Voltaire secoua aux Délices et à Fernex les parfums attiédis, mais doux encore, du regain des passions. Collini rappelle qu'à Colmar Voltaire avait une cuisinière—le temps des duchesses était passé—fort belle et fort réjouie, qui lui donnait des distractions. Voltaire ne buvait que quand elle lui versait à boire, comme si elle dût laisser tomber avec le vin son air de jeunesse et son sourire de vingt ans. Collini n'osa pas questionner Voltaire, mais il demanda vingt fois à Babette pourquoi elle venait si souvent dans le cabinet du philosophe. «C'est pour apprendre à lire,» répondait la cuisinière. Et puis elle riait de son beau rire, et s'en allait en se moquant de Collini.

A Fernex, on a accusé Voltaire d'avoir été l'amant de sa nièce. On a voulu à toute force en trouver la preuve dans Voltaire lui-même: «Chez nous autres remués de barbares, on peut épouser sa nièce, moyennant la taxe ordinaire, qui va, je crois, jusqu'à quarante mille petits écus, en comptant les menus frais. J'ai toujours entendu dire qu'il n'en avait coûté que quatre-vingt mille francs à M. de Marmontel. J'en connais qui ont couché avec leurs nièces à meilleur marché.» Et plus loin on applique à Voltaire et à sa nièce ces mots de Collini: «Je me souviens toujours du poëte qui couchait avec sa servante. Il disait que c'était une licence poétique.»

Madame Denis n'était pas embéguinée dans sa vertu. Quand le marquis Ximenès venait aux Délices, elle lui disait nettement que ce n'était pas assez d'admirer l'oncle tout le jour, qu'il fallait aimer la nièce toute la nuit. On peut inscrire à son compte plus d'une aventure avec les Ximenès de passage; mais que vouliez-vous que madame Denis fît de Voltaire, et que vouliez-vous que Voltaire fît de madame Denis? Ils étaient trop vieux tous les deux, et tous les deux cherchaient à rejoindre le couchant de l'aurore.

Quand Voltaire eut quatre-vingts ans, une aube amoureuse vint encore dorer son front. Une dame de Genève s'était jetée à ses genoux avec enthousiasme. Elle était jeune par la beauté, elle était belle par la jeunesse. Il voulut la relever: elle tomba dans ses bras. Pendant une seconde, il eut vingt ans. Mais une seconde après il se réveilla de ce dernier rêve. «J'ai cent ans!» dit-il à la jeune femme[34].

Quelquefois un peu de verdure

Rit sous les glaçons de nos champs;

Elle console la nature,

Mais elle sèche en peu de temps.