Les peuples étaient las du soleil couchant, et ils se tournaient vers le soleil levant avec la curiosité affectueuse de l'oiseau qui se réveille dans son nid de mousse. «J'ai vu le jeune monarque. Sa vie est bien précieuse à ses sujets, elle ne l'est pas moins à l'Europe par les troubles que sa mort pourrait produire. Mais les rois sont comme les dieux, et pendant qu'ils vivent on doit les croire immortels.»
Par les Lettres persanes la voie de la critique religieuse était tracée; après le régent, la terreur respectueuse qui défendait le trône de Louis XIV contre les jugements de l'opinion publique était évanouie; après l'abbé Dubois et l'abbé de Tencin, les lumières et les vertus qui protégeaient l'Église contre les entreprises de la raison humaine s'étaient obscurcies pour jamais; ainsi, de tous les côtés, tombaient les barrières: la liberté de penser commençait à se montrer à la porte du Louvre. Il ne fallait plus qu'un roi pour achever la royauté du droit divin. Louis XV monta sur le trône.
NOTES:
[35] «La Bastille changea Arouet en Voltaire, dit Méry dans sa Critique du Roi Voltaire. Ce fut l'inverse de la fable: la souricière accoucha d'une montagne. Candide est fils de la Bastille. Le prisonnier adolescent se souviendra toujours de son grabat; il a fait le serment d'Annibal devant des barreaux de fer. Toutes les fois qu'une injustice éclatera sous le soleil, Voltaire se souviendra de sa prison. Calas, Sirven, La Barre, tous les criminels innocents auront un implacable défenseur. Voltaire, comme Hercule, a étouffé des serpents au berceau, il continuera le jeu jusqu'à la tombe. Dans sa généreuse ardeur contre l'injustice, il sera quelquefois injuste lui-même! Tant pis! le point de départ est son excuse. Le geôlier de la Bastille le poursuivra jusqu'à l'âge de quatre-vingt-quatre ans; il se nommera tour à tour Fréron, Nonnotte, La Beaumelle, Desfontaines, Guénée, Patouillet, Gilbert. Tant pis! Il était né pour la haute vie de gentilhomme, pour les élégances de la cour de Versailles, pour les sourires des favorites, pour les triomphes du madrigal, les grâces du bel esprit, les suprêmes délicatesses de la distinction; on a bouleversé ce naturel d'élite par un an de cachot; eh bien! le lion ne pardonnera jamais à ceux qui n'ont pas deviné le lionceau; son hyperbole dépassera même celle de Juvénal; il s'irritera même un jour au point de s'écrier, avec le géant de Sirius: Je suis tenté de faire un pas et d'écraser cette fourmilière! au point d'écrire, dans sa haine cyclique contre les superstitions, un poëme de vingt-quatre chants sur l'innocence de Jeanne d'Arc.»
[36] Ce qui explique la durée du règne de la marquise de Parabère, c'est qu'elle était bête. «Je ne sais rien et ne veux rien savoir que l'amour.» Il y a un autre mot du régent: «Elle n'a rien inventé, si ce n'est l'amour.» Lequel?
[37] Voltaire fut éloquent pour Bayle contre d'Alembert, qui avait écrit: «Heureux si Bayle avait pu respecter la religion et les mœurs!» Voltaire lut, et écrivit: «J'ai vu avec horreur ce que vous dites de Bayle: vous devez faire pénitence toute votre vie de ces deux lignes.»
[38] Un écrivain qui a, comme Fontenelle, osé être spirituel quoique savant, paradoxal quoique philosophe, M. Flourens, pour appeler la science par son nom, a dit avant moi, dans son livre sur Fontenelle, que l'auteur des Mondes avait ouvert ses mains. «Voltaire, ajoute M. Flourens, l'appelle le discret Fontenelle. Fallait-il qu'il fût aussi indiscret que Voltaire?»
[39] Un historien sans le vouloir, Édouard Thierry, a mieux qu'aucun historien de profession raconté l'histoire de l'Entre-sol, qui, selon lui, fut pour l'Académie des sciences morales et politiques ce que la maison de Conrart avait été pour l'Académie française.