V.
VOLTAIRE A LA COUR.
Voltaire à la cour! Voltaire courtisan à la veille d'être roi! C'est toujours Voltaire avec son esprit qui rit de tout, même de la grandeur de Louis XV, même de la vertu de madame de Pompadour. Il disait comme Piron: «Puisque les titres sont connus, je prends mon rang,» et, ce jour-là, il passait le premier. Il ne tenait qu'à lui de briller à la cour; il ne lui fallait pour cela qu'un peu moins de génie. Le cardinal de Bernis lui montrait le chemin.
Pourquoi allait-il à la cour? Pour ne pas aller à la Bastille et dire la vérité? Il voulait s'appuyer sur Louis XV pour soulever la France.
Ce fut un événement pour Versailles que Voltaire à la cour. Jusque-là on y avait vu les poëtes plus ou moins prosternés. Voltaire, qui s'appuyait sur la fortune et sur la renommée, marchait la tête haute, en homme qui connaît sa force. «Les rois sont toujours les demi-dieux, lui dit madame de Pompadour, qui voulait le métamorphoser en courtisan.—Madame la marquise, répondit Voltaire, c'est un poëte qui a créé les demi-dieux.»[40]
Voltaire, qui avait soupé avec les maîtresses du régent, avec la maîtresse du cardinal Dubois, avec toutes les coquines qui jouaient de l'éventail et du sceptre, soupa avec les maîtresses de Louis XV, à la Muette avec madame de Mailly, à Choisy avec madame de Châteauroux, à Étioles avec madame de Pompadour. Mais il ne soupait que les jours où le roi ne soupait pas. Le roi ne voulait pas se rencontrer avec Voltaire, comme s'il eût craint que cette autre royauté ne fît pâlir la sienne.
Le souper d'Étioles est consacré par de mauvais vers à madame de Pompadour, où le poëte compare le roi au vin de Tokai. Pour se consoler de n'avoir pas soupé avec le roi, il combat cette opinion de Dufresny, qui dit dans une chanson que les rois ne se font la guerre que parce qu'ils ne boivent jamais ensemble. «Dufresny se trompe, écrit Voltaire. François Ier avait soupé avec Charles-Quint, et vous savez ce qui s'ensuivit. Vous trouverez, en remontant plus haut, qu'Auguste avait fait cent soupers avec Antoine. Non, madame, ce n'est point le souper qui fait l'amitié.»
Madame de Pompadour avait accueilli Voltaire en femme d'esprit qui aime les livres ouverts. Voltaire devint pour une saison son maître en l'art de penser. De la galanterie il passa avec elle à la politique; il fut dépêché en ambassade vers le roi de Prusse; il écrivit pour la paix à l'impératrice de Russie; il fut sur le point de trahir les secrets de ses amis les Anglais.
Le premier ministre et le second ministre, madame de Pompadour et le marquis d'Argenson, étaient pour lui. Avec de si hauts protecteurs, où ne devait-il pas arriver? Il arriva tout essoufflé à une place de gentilhomme de la chambre et à un brevet d'historiographe de France!