Voltaire fut alors courtisan à toute heure, le jour et la nuit, en prose et en vers. S'il voyait la maîtresse du roi jouant du crayon, comme elle jouait du sceptre et de l'éventail, il lui disait:
Pompadour, ton crayon divin
Devrait dessiner ton visage:
Jamais une plus belle main
N'aurait fait un plus bel ouvrage.
S'il entrait à sa toilette, il se croyait encore obligé à quatrain[41]. La marquise ayant joué Alzire au théâtre des petits appartements, il s'imagina qu'il devait se jeter à ses pieds. Madame de Pompadour le rappela à l'ordre, en lui disant que sa place n'était pas à ses pieds, mais à l'Académie. «Je l'avais oublié, dit Voltaire. Mais il me manque une voix pour être élu.—Laquelle?—La vôtre.—Je vous la donne.» Et le poëte fut élu. Pourquoi Voltaire ne demanda-t-il pas le chapeau de cardinal?
Voltaire, qui avait déjà frappé deux fois à la porte de l'Académie sans que l'Académie ouvrît la porte, fut donc enfin nommé tout d'une voix. Il lui avait fallu, comme Montesquieu, désavouer plus d'une page de ses œuvres. L'Académie, d'ailleurs, n'était pas encore voltairienne. Mais le fut-elle jamais? Montesquieu, l'ami de Voltaire, comme Voltaire fut l'ami de Montesquieu,—si les beaux génies se rencontrent souvent, ils ne s'aiment pas toujours;—Montesquieu, dis-je, peignait jusqu'à un certain point l'opinion des académiciens quand il écrivait: «Il serait honteux pour l'Académie que Voltaire en fût, et il lui sera quelque jour honteux qu'il n'en ait pas été[42].»
Voltaire comprit bien cette sympathie douteuse; il avait dit: «J'ennuierai le public d'une longue harangue, ce sera le chant du cygne.» Voltaire se croyait toujours en train de mourir. Ce chant du cygne fut pour les oreilles académiques une impertinence débitée d'un ton cavalier. Ce n'était pas l'Académie qui recevait Voltaire, c'était Voltaire qui recevait l'Académie. Le roi entrait d'un pied dédaigneux, quoique avec force révérences, dans sa nouvelle province.
Il habitait tour à tour Versailles et Paris.