A la mort de madame du Chastelet, il s'en était revenu habiter son hôtel avec M. du Chastelet. Mais le marquis, voulant vivre seul, avait cédé la place à Voltaire, après lui avoir vendu les meubles de la marquise.
Ce fut dans cet hôtel que Voisenon dit un jour au poëte: «Eh bien, vous voilà chez vous?—Non, dit Voltaire, je suis toujours chez elle.» Et il montra la table, le lit, le fauteuil. «Tout, dit Voisenon, jusqu'au paravent!» Voltaire, essuyant de vraies larmes, conta à son abbé que dans sa douleur il faisait bâtir un théâtre: «Un théâtre dont vous serez le grand prêtre, mon cher Voisenon[43].»
Tout le monde sollicita son entrée au théâtre de Voltaire, mais la salle était trop petite, et souvent plus d'un grand nom restait à la porte ou dans l'escalier. On soupait après le spectacle, et Voltaire ne savait plus s'il était plus grand seigneur que grand poëte ou grand comédien.
Non-seulement Voltaire aimait la mise en scène, mais il aimait à se mettre en scène. A la représentation d'Œdipe, on le voit arriver sur le théâtre en portant la queue du grand prêtre, se moquant déjà des dieux, des spectateurs et de lui-même. A la représentation d'Artémire, où le public siffle du même coup sa tragédie et sa maîtresse qui joue le rôle d'Artémire, il entre en scène et apostrophe ceux qui sifflent, outré qu'on ne reconnût pas qu'il avait raison comme poëte et comme amant. Pendant la représentation de Mahomet, Voltaire reçoit un billet du roi de Prusse, qui lui annonce la victoire de Mollwitz. Tout autre eût mis le billet dans sa poche, mais Voltaire, toujours expansif, interrompt le spectacle et fait lui-même la lecture du royal billet: «Vous verrez, ajoute-t-il à mi-voix, ne parlant qu'à ceux qui étaient près de lui, que cette pièce de Mollwitz fera réussir la mienne.» Quand on joua Mérope, Voltaire, qui connaissait tout le monde, se montra dans toutes les loges. A la première représentation d'Oreste, voyant applaudir un passage imité de Sophocle, il s'élança hors de sa loge en s'écriant: «Courage, Athéniens, c'est du Sophocle!» On peut dire qu'il jouait un rôle dans toutes ses pièces.
Voltaire peignit alors avec sa vivacité de tons le monde où il vivait:
Après dîné, l'indolente Glycère
Sort pour sortir, sans avoir rien à faire.
Chez son amie au grand trot elle va,
Monte avec joie, et s'en repent déjà,
L'embrasse, et bâille; et puis lui dit: «Madame,