Oliver Goldsmith, qui vint à Paris vers ce temps-là, parle de Voltaire avec admiration. Selon lui, personne n'était capable de rivaliser avec ce charmant, profond et lumineux esprit. Il le met en scène avec Diderot[44] et Fontenelle. Voltaire laissa d'abord ses deux amis s'escrimer gaiement. Fontenelle, quoique presque centenaire, mit bientôt Diderot en déroute. Voltaire souriait et semblait dire: Vous n'avez raison ni l'un ni l'autre, mais je ne veux pas avoir raison sur vous. Tout à coup la verve l'entraîne, le voilà parti sans le vouloir, et Oliver Goldsmith, quand il raconte cette soirée, est tout émerveillé encore d'avoir ouï Voltaire, trois heures durant, sans qu'il cessât une minute d'être éloquent de toutes les éloquences: tour à tour railleur, attendri, imprévu, savant, hardi.
Ce fut l'année où Voltaire vit venir à lui ce poëte limousin qui a rimé des tragédies, conté des contes moraux et écrit des mémoires «pour servir à l'instruction de ses enfants.» Marmontel était un peu bonhomme, un peu poëte, un peu pédant; total: un esprit à mi-jour. Voltaire n'avait pas deviné juste en lui ouvrant ses bras, ou plutôt il avait compris que c'était là un bon capitaine pour ses batailles littéraires et philosophiques. En effet, quoique Marmontel fût lourdement armé, il ne s'escrimait pas dans les luttes voltairiennnes sans quelque bravoure. Il ne craignait pas, lui aussi, de signer des livres qui devaient être brûlés par la main du bourreau. Voltaire le reconnut pour son fils. A la première entrevue, il lui ouvre les bras et lui dit: «S'il vous faut de l'argent, parlez; je ne veux pas que vous ayez d'autre créancier que Voltaire.» Marmontel prit Voltaire au mot. Comme les temps sont changés, l'auteur de Zaïre conseilla au Limousin de rimer une tragédie pour faire fortune; mais il ne se crut pas quitte en donnant ce conseil. «Peu de jours après, dit Marmontel dans ses Mémoires, Voltaire, arrivant de Fontainebleau, me remplit mon chapeau d'écus. Quelques ennemis de Voltaire auraient voulu que pour cela je me fusse brouillé avec lui.»
Si Voltaire n'ouvrait pas sa bourse aux jeunes poëtes, on disait qu'il était avare; mais en revanche, on ne lui pardonnait pas de faire du bien, quelle que fût sa bonne grâce à le faire. Marmontel daigna lui pardonner. Il ne tomba jamais dans cette ingratitude qui était, il y a cent ans comme aujourd'hui, l'indépendance du cœur. Toutefois s'il parle de lui dans ses Mémoires, c'est plutôt la vérité qui le domine que la reconnaissance.
Cependant, comme Crébillon le tragique était mieux fêté que Voltaire le tragique, celui-ci paria de refaire toutes les pièces de l'autre en six semaines. Voltaire triompha-t-il dans cette lutte? pourrait-on croire qu'il n'eût pas d'autre but en écrivant Oreste, Sémiramis et Rome sauvée[45]? Le beau dessein! Écrire trois tragédies pour donner tort à Fréron et à Louis XV, pour se donner tort à soi-même!
Le roi de Prusse et la duchesse du Maine le vengeaient des injustices de la cour de France et de la république des lettres. Le roi de Prusse lui écrivait: «Je vous respecte comme mon maître en éloquence. Je vous aime comme un ami vertueux.» Il était fêté à Sceaux comme un prince du sang. Lui qui frappait monnaie ou plutôt qui frappait des médailles en écrivant des petits vers plus durables que le bronze, il a laissé ceux-ci sur son séjour à la cour de la duchesse du Maine:
J'ai la chambre de Saint-Aulaire
Sans en avoir les agréments;
Peut-être à quatre-vingt-dix ans
J'aurai le cœur de sa bergère: