Il faut tout attendre du temps.

A Versailles, il en coûta cher à la poésie de Voltaire. C'est Voltaire courtisan qui a écrit ce ballet de la Princesse de Navarre que Moncrif eût fait meilleur. C'est Voltaire courtisan qui rima—et quelles rimes!—la Bataille de Fontenoy, cette poétique bataille où le poëte avait eu le tort de ne pas aller pour faire bravement son métier d'historiographe de France[46]. C'est Voltaire courtisan qui, parodiant le poëme de Métastase, écrivait ce Temple de la Gloire qui est le temple de la Folie, où le roi Louis XV est métamorphosé en Trajan et où les Romains de Versailles lui chantent à tue-tête qu'il est né pour la gloire et pour l'amour.

Ce fut après la représentation du Temple de la Gloire que Voltaire voulut être le familier du roi comme il avait été le familier des princes. Quand Louis XV passa dans la haie des courtisans, le poëte le voulut arrêter au passage par cette apostrophe hyperbolique: «Trajan est-il content?» Le roi, un homme d'esprit qui n'aimait pas les gens d'esprit, Voltaire moins que les autres, passa sans répondre en se drapant dans sa dignité.

Le gentilhomme Voltaire se trouva trop gentilhomme comme cela. Il se promit de redevenir libre[47]. Oui, quand il s'aperçut que plus il s'approchait du roi, plus il s'éloignait de soi-même, il comprit qu'en se donnant à la cour de Versailles il perdait sa royauté à Paris. L'opinion publique lui avait donné la couronne de l'esprit humain; un pas de plus dans les petits appartements, et madame de Pompadour jetait cette couronne aux pieds de Louis XV.

Si Louis XV eût compris la royauté, au lieu de faire de Voltaire un gentilhomme ordinaire de sa chambre, un historiographe en prose et en vers, il lui eût donné un ministère,—le ministère de l'abbé de Bernis;—et la France n'aurait pas subi la guerre humiliante de Sept ans.

Ce fut un beau jour que celui où Voltaire, gentilhomme du roi, se retrouva Voltaire, gentilhomme de l'humanité. Il s'était imaginé qu'en abdiquant sa personnalité si glorieuse pour s'enfermer dans la nuée des courtisans, il désespérait ses ennemis littéraires,—presque toute la littérature, parce qu'il n'avait guère que des ennemis dans cette province de son royaume;—il s'était imaginé qu'en assistant au petit lever du roi, et en passant de là dans la ruelle de madame de Pompadour, il deviendrait peu à peu le dispensateur des faveurs littéraires, et qu'il donnerait à Louis XV la vraie maîtresse des rois: l'humanité. Mais Louis XV n'aimait pas Voltaire, dont on lui parlait trop. Madame de Pompadour, jalouse de Voltaire par pressentiment, ne donnait qu'à sa main droite le pouvoir qui tombait de sa main gauche. Le ministre d'Argenson, que le poëte croyait dominer parce qu'il devait être pour lui la voix plus ou moins sévère de l'histoire, jugeait un peu Voltaire à la Saint-Simon. Par exemple, Voltaire lui demanda une place à l'Académie des sciences et une place à l'Académie des inscriptions, non pas pour la gloire d'être un peu plus académicien, mais pour étendre son pouvoir dans la république des lettres. D'Argenson, qui s'était souvent nourri des idées de Voltaire, mais qui avait peur de son ambition, le renvoya d'un air dégagé au temple du goût. «Pour l'Académie des sciences, lui dit le ministre, attendez que Fontenelle soit mort.—Il n'a que cent ans, s'écria Voltaire, j'en ai cinquante, je serai mort avant lui.—L'Académie des sciences, passe encore, dit d'Argenson; mais pourquoi seriez-vous de l'Académie des inscriptions?—Pourquoi? dit Voltaire en relevant la tête avec orgueil, parce que j'écrirai mon nom sur tous les monuments de mon siècle.»

NOTES:

[40] Ce fut une autre marquise premier ministre qui avait fait la fortune de Voltaire.

Faut-il rappeler ici que sous Louis XV enfant le duc de Bourbon s'imagina gouverner la France avec la marquise de Prie, cette figure d'ange qui masquait une âme de démon? Mais on ne gouverne pas une grande nation quand on n'a ni génie, ni honneur, ni caractère. Le duc de Bourbon n'était qu'un joueur de Bourse, qui s'était enrichi des chimères de Law; la marquise de Prie n'était qu'une catin à l'enchère. Elle avait commencé par se vendre; elle vendait la faveur du premier ministre; elle vendait la faveur du roi; elle ne désespérait pas de vendre un jour la France à l'étranger. C'était Messaline s'accouplant à l'idole d'or.