Elle reconnaissait bien plus la royauté de Voltaire que la royauté de Louis XV. Elle savait que celui des deux qui devait donner l'immortalité, c'était le roi poëte, et non le roi fainéant. Aussi, cette louve insatiable qui montrait ses dents à tous les festins que servait la France ruinée, cette belle impudique qui prenait des deux mains dans toutes les mains, elle fit un peu la fortune de Voltaire. Il est vrai que cela ne lui coûtait pas une obole.
[41] Voltaire, après des madrigaux et des cajoleries sans nombre, la chanta avec beaucoup de sans-façon dans la Pucelle; mais il demeura toujours son ami; ainsi, au moment où la marquise n'était plus aimée du roi ni respectée des courtisans, Marmontel la plaignait beaucoup à Ferney. «Elle n'est plus aimée, dit Marmontel.—Eh bien! s'écria Voltaire, qu'elle vienne ici jouer avec nous la tragédie; je lui ferai des rôles, et des rôles de reine. Elle est belle, elle doit connaître le jeu des passions.—Elle connaît aussi, répliqua Marmontel, les profondes douleurs et les larmes.—Tant mieux! c'est là ce qu'il nous faut.—Puisqu'elle vous convient, laissez faire; si le théâtre de Versailles lui manque, je lui dirai que le vôtre l'attend.»
[42] Voyez comme cet académicien parlait de l'Académie, avant d'être de l'Académie:
«Dans votre Académie, pourquoi ne recevez-vous pas l'abbé Pellegrin? est-ce que Danchet serait trop jaloux? Vous savez qu'il y a vingt ans que je vous ai dit que je ne serais jamais d'aucune Académie. Je ne veux tenir à rien dans ce monde, qu'à mon plaisir; et puis, je remarque que telles Académies étouffent toujours le génie au lieu de l'exciter. Nous n'avons pas un grand peintre depuis que nous avons une Académie de peinture; pas un grand philosophe formé par l'Académie des sciences. Je ne dirai rien de la française. La raison de cette stérilité dans des terrains si bien cultivés est, ce me semble, que chaque académicien, en considérant ses confrères, les trouve très-petits, pour peu qu'il ait de raison, et se trouve très-grand en comparaison, pour peu qu'il ait d'amour-propre. Danchet se trouve supérieur à Mallet, et en voilà assez pour lui; il se croit au comble de la perfection. Le petit Coypel trouve qu'il vaut mieux que de Troy le jeune, et il pense être un Raphaël. Homère et Platon n'étaient, je crois, d'aucune Académie. Cicéron n'en était point, ni Virgile non plus. Adieu, mon cher abbé; quoique vous soyez académicien, je vous aime et vous estime de tout mon cœur. Vous êtes digne de ne l'être pas.»
[43] Le Kain, qui a écrit sur Voltaire, car tout le monde a écrit sur Voltaire, nous le représente fidèlement à cette époque. C'est un point de vue trop négligé par ses historiens. Voltaire avait vu jouer Le Kain à l'hôtel de Clermont-Tonnerre, dans la mauvaise comédie du Mauvais Riche; il avait prié l'auteur de lui amener son comédien. «Ce que je ne pourrais peindre, c'est ce qui se passa dans mon âme à la vue de cet homme dont les yeux étincelaient de feu, d'imagination et de génie. Après ma part d'une douzaine de tasses de chocolat mélangé avec du café (seule nourriture de M. de Voltaire, depuis cinq heures du matin jusqu'à trois heures après midi), je lui dis que je ne connaissais d'autre bonheur sur la terre que de jouer la comédie. Il consentit à me recueillir chez lui comme son pensionnaire, et à faire bâtir au-dessus de son logement un petit théâtre, où il eut la bonté de me faire jouer avec ses nièces et toute ma société.» Un jour on répétait Brutus, et la mollesse de Sarrasin dans son invocation au dieu Mars, le peu de fermeté, de grandeur et de majesté qu'il mettait dans tout le premier acte, impatienta tellement M. de Voltaire, qui lui dit avec une ironie sanglante: «Monsieur, songez donc que vous êtes Brutus, le plus ferme de tous les consuls romains, et qu'il ne faut point parler au dieu Mars comme si vous disiez: «Ah! bonne Vierge, faites-moi gagner un lot de cent francs à la loterie!»» En toute chose Voltaire était bon maître[II.].
[44] Oliver Goldsmith avait beaucoup d'imagination. Voltaire ne vit qu'une seule fois Diderot, quand Voltaire allait mourir, quand Diderot avait un pied dans la tombe. Sans doute le romancier anglais a pris Duclos pour Diderot.
[45] Selon Condorcet: «L'énergie républicaine et l'âme des Romains ont passé tout entières dans le poëte. Voltaire avait un petit théâtre où il essayait ses pièces. Il y joua souvent le rôle de Cicéron. Jamais l'illusion ne fut plus complète: il avait l'air de créer son rôle en le récitant. La duchesse du Maine aimait le bel esprit, les arts, la galanterie; elle donnait dans son palais une idée de ces plaisirs ingénieux et brillants qui avaient embelli la cour de Louis XIV et ennobli ses faiblesses. Elle aimait Cicéron; et c'était pour le venger des outrages de Crébillon qu'elle excita Voltaire à faire Rome sauvée.» Mais un peu plus loin, Condorcet donne la vraie raison: «Voltaire se lassait d'entendre tous les gens du monde, et la plupart des gens de lettres, lui préférer Crébillon, moins par sentiment que pour le punir de l'universalité de ses talents. Cette opinion de la supériorité de Crébillon était soutenue avec tant de passion que depuis, dans le discours préliminaire de l'Encyclopédie, M. d'Alembert eut besoin de courage pour accorder l'égalité à l'auteur d'Alzire et de Mérope, et n'osa porter plus loin la justice. Enfin Voltaire voulut se venger, et forcer le public à le mettre à sa véritable place, en donnant Sémiramis, Oreste et Rome sauvée, trois sujets que Crébillon avait traités.» Voltaire eût été bien mieux vengé en faisant un conte de plus et trois tragédies de moins.
[46] Le seul historien de cette bataille est encore aujourd'hui le valet de chambre du maréchal de Richelieu, qui a écrit sur le vif dans la fumée de la poudre, la main tachée de sang, au milieu des blessés qui mouraient en criant victoire, avec le sourire des jours de fête. O vanité des historiens!
[47] M. de Chateaubriand se trompe ou nous veut tromper, en disant que, pour une charge à la cour, Voltaire eût abandonné ses idées. S'il eût été un vrai courtisan, il ne se fût point offensé du silence du roi, il eût continué à brûler de l'encens, quelque figure que le dieu eût montrée. Voltaire était né libre; il faut interpréter ses contradictions avec l'esprit du dix-huitième siècle.
[II.] Le Kain visita Voltaire aux Délices: «Étant aux Délices, je devins le dépositaire de l'Orphelin de la Chine, que l'auteur avait fait d'abord en trois actes, et qu'il nommait ses magots. C'est en conférant avec lui sur cet ouvrage, d'un caractère noble et d'un genre aussi neuf, qu'il me dit: «Mon ami, vous avez les inflexions de la voix naturellement douces, gardez-vous bien d'en laisser échapper quelques-unes dans le rôle de Gengis. Il faut bien vous mettre dans la tête que j'ai voulu peindre un tigre qui, en caressant sa femelle, lui enfonce ses griffes dans les reins.»»