La Métrie dit un jour à Voltaire d'un air distrait: «Le roi notre maître ne tiendra pas toujours pour nous table ouverte; ne vous y fiez pas; car hier, comme on s'étonnait devant lui de votre faveur, il nous a dit négligemment: «Oh! quand on a sucé le jus de l'orange, on jette l'écorce!»» Voilà Voltaire qui se donne au diable. «La Métrie! que me dites-vous là?—Mon cher Voltaire, pourquoi sommes-nous ici? Obtenez ma grâce de M. de Richelieu, c'est trop souper à la cour d'Apollon; je n'aime pas les muses du Nord.» Et la Métrie se met à pleurer. «Quoi! vous aussi? s'écrie Voltaire; tout le monde pleure donc?—Oui, je pleure, dit La Métrie. Dans mes préfaces, je me félicite d'être près d'un grand roi qui me lit ses beaux vers, mais la vérité, c'est que je voudrais retourner en France, à pied, sans argent, fût-ce pour y mourir bientôt.» Et, là-dessus, La Métrie prend son chapeau et s'en va en chantant.
O philosophe! pensa Voltaire en le voyant partir, tu ne travailles pas pour le lendemain, toi! Pour moi, si je suis repoussé de la Prusse, j'irai en Russie, j'irai en Chine, j'irai au Vatican. Il faudra que le pape me donne raison: j'ai allumé le flambeau de la vérité, je souffrirai toutes les douleurs pour que la lumière ne s'éteigne pas. Je comptais sur un dernier ami, je ne compterai plus que sur moi, car moi, je ne me trahirai pas!
Le soir, il va, comme de coutume, au souper du roi. Au lieu d'un petit souper, c'est un grand souper. Frédéric place Voltaire auprès de lui entre deux princesses qui, selon l'expression du roi, ont voulu ce soir-là être du banquet de Platon. On soupe, on parle, on rit; Voltaire oublie l'orange, le nuage s'envole de son front, le pli de la rose est effacé. Il prend la parole, il n'a jamais eu plus d'esprit. Une thèse philosophique est mise sur la nappe entre deux bouteilles de vin de Champagne. On demande l'opinion du roi. Frédéric ne répond pas. Pourquoi ne répond-il pas? «Le roi, dit-il, ce n'est pas moi, c'est Voltaire. Quand je commande cent mille hommes, je suis le roi, mais quand je soupe avec Voltaire, c'est lui qui est le roi. Il est la lumière, je ne suis que la force!»[50]
Voltaire était sacré pour la seconde fois.
Ce La Métrie, cet homme où il y avait un fou brouillé avec un sage, ce beau convive qui avait prédit à Voltaire que le roi serait bientôt un tyran, fut le premier dont on chanta l'oraison funèbre. Et cependant il était le plus jeune. Voici comment Voltaire raconte l'épopée tragi-comique de sa mort: «La Métrie, cette folle imagination, vient de prendre le parti de mourir. Notre médecin est crevé à la fleur de l'âge, brillant, frais, alerte, respirant la santé et la joie, et se flattant d'enterrer tous ses malades et tous les médecins. Une indigestion l'a emporté. Voilà une grande époque dans l'histoire des gourmands. Les chênes tombent, et les roseaux demeurent. Le roi s'est fait informer très-exactement de la manière dont il était mort; s'il avait passé par toutes les formes catholiques, s'il avait eu quelque édification; enfin il a été bien éclairci que ce gourmand était mort en philosophe. J'en suis bien aise pour le repos de son âme, nous a dit le roi. Nous nous sommes mis à rire et lui aussi.»
Cependant Frédéric, qui ne riait pas toujours, prononça gravement en son Académie l'éloge de cet homme qui n'avait cru qu'à son estomac. Cet éloge chagrina Voltaire, parce qu'il diminuait de beaucoup le prix des éloges du roi. «Il m'appelle divin, mais il appelle La Métrie un sage. C'est bien la peine de mourir en buvant la ciguë, si on est surnommé Socrate pour être mort d'un pâté d'anguilles!»
On chantait aux soupers de Frédéric, mais ce n'était plus la philosophie de la chanson, c'était la chanson de la philosophie. Le roi, par exemple, mettait sur la nappe des vers comme ceux-ci:
O mes amis, d'où viens-je? Où suis-je? Où vais-je?
Je n'en sais rien. Montaigne dit: Que sais-je?
Et sur ce point, tout docteur consulté