Timide, embarrassé, j'ose à peine en jouir.

Quinte-Curce lui-même aurait-il pu dormir,

S'il eût osé coucher dans le lit d'Alexandre?

C'est surtout à madame Denis que Voltaire dit la vérité. «J'ai peu de temps à vivre. Peut-être est-il plus doux de mourir à sa mode à Potsdam que de la façon d'un habitué de paroisse à Paris.» Et plus loin, il indique ses aspirations vers l'Italie. «J'irai sur la fin de cette automne, faire mon pèlerinage d'Italie, voir Saint-Pierre de Rome, le pape et la Vénus de Médicis. J'ai toujours sur le cœur de mourir sans voir l'Italie.» Et dans une autre lettre: «Le tumulte des fêtes est passé; mon âme en est plus à son aise. Je ne suis pas fâché de me trouver auprès d'un roi qui n'a ni cour, ni conseil. Il est vrai que Potsdam est habité par des moustaches et des bonnets de grenadier; mais, Dieu merci! je ne les vois point. Je travaille paisiblement dans mon appartement au son du tambour. Je me suis retranché les dîners du roi; il y a trop de généraux et trop de princes. Je ne pouvais m'accoutumer à être toujours vis-à-vis d'un roi en cérémonie et à parler en public. Je soupe avec lui et en plus petite compagnie. On m'a cédé en bonne forme au roi de Prusse. Mon mariage est donc fait; sera-t-il heureux? je n'en sais rien. Je n'ai pas pu m'empêcher de dire oui. Il fallait bien finir par ce mariage, après des coquetteries de tant d'années. Le cœur m'a palpité à l'autel.»

Madame de Pompadour lui avait dit à son départ: «Allez donc, ingrat, allez donc nous oublier avec votre Achille tudesque!» Une fois arrivé, Voltaire écrit sans façon à Cotillon II, comme il écrirait à mademoiselle Gaussin, qu'Achille dit bien des choses galantes à Vénus point tudesque.

Voltaire a écrit en quelques pages l'histoire de cette royauté étrange qui n'avait ni cour, ni conseil, ni culte. «C'était la première fois qu'un roi gouvernait sans femmes et sans prêtres. On soupait dans une petite salle, dont le plus singulier ornement était un tableau dont il avait donné le dessin à Pêne, son peintre, l'un de nos meilleurs coloristes. C'était une belle priapée. On voyait des jeunes gens embrassant des femmes, des nymphes sous des satyres, des Amours qui jouaient au jeu des Encolpes; quelques personnes qui se pâmaient en regardant ces combats, des tourterelles qui se baisaient, des boucs sautant sur des chèvres, et des béliers sur des brebis.» Et Voltaire parle des repas encore plus philosophiques. Il dit que celui qui aurait écouté les professions de foi des convives en regardant les peintures se fût imaginé entendre les sept sages de la Grèce dans un lupanar. «Jamais on ne parla en aucun lieu du monde avec tant de liberté de toutes les superstitions des hommes, et jamais elles ne furent traitées avec plus de plaisanterie et de mépris. Dieu était respecté, mais tous ceux qui avaient trompé les hommes en son nom n'étaient pas épargnés.»

Le poëte s'étonna d'être à la fois chambellan du roi de Prusse et gentilhomme ordinaire du roi de France. «Me voilà donc à présent à deux maîtres. Celui qui a dit qu'on ne pouvait servir deux maîtres à la fois avait assurément raison; aussi, pour ne point le contredire, je n'en sers aucun. Ma fonction à Berlin est de ne rien faire, comme à Versailles. Je finirai ici ce Siècle de Louis XIV, que peut-être je n'aurais jamais fini à Paris. Les pierres dont j'élevais ce monument à l'honneur de ma patrie auraient servi à m'écraser.»

Et ainsi, tout en écrivant l'histoire du siècle de Louis XIV et en corrigeant les rimes du Louis XIV de l'Allemagne, Voltaire vivait gaiement, sans être heureux, avec ces aimables païens de cette académie d'athées que le roi de Prusse avait instituée sans y mettre de Prussiens. Car il est à remarquer que, si le vers célèbre avait raison,

C'est du Nord aujourd'hui que nous vient la lumière,

ceux qui portaient le flambeau ne l'avaient pas allumé par là. Les soupers du roi de Prusse auraient bien rappelé les soupers du régent, si l'Amour fût venu s'y accouder au dessert; mais l'Amour était tout transi dans la quadrature du cercle de Maupertuis, dans la philosophie de Frédéric, dans la science de Kœnig, dans les cinquante-cinq ans de Voltaire. La Métrie le cajolait quelquefois sous la figure de quelque fille de chambre haute en couleur et robuste en appas. Mais le plus souvent La Métrie, qui buvait comme une outre, cuvait son vin sur la table après avoir jeté son feu d'artifice; car au premier service nul ne pouvait lutter avec la gaieté de son esprit. Voltaire s'en disait ébloui, mais c'étaient des éclairs dans le ciel nocturne. La Métrie allait sans savoir son chemin. Il publiait un livre impie et s'étonnait qu'on ne comparât pas l'auteur à Épictète. Il était tour à tour lecteur et médecin du roi de Prusse. «Dieu me garde de le prendre pour mon médecin, dit Voltaire, il me donnerait du sublimé corrosif au lieu de rhubarbe, très-innocemment, et puis se mettrait à rire. Cet étrange médecin est lecteur du roi; et ce qu'il y a de bon, c'est qu'il lui lit à présent l'Histoire de l'Église. Il en passe des centaines de pages, et il y a des endroits où le monarque et le lecteur sont prêts à étouffer de rire.»