Hébé vous eût offert un verre
Rempli du plus exquis nectar;
Mais vous le connaissez, Voltaire,
Vous en avez bu votre part:
C'était le lait de votre mère.
Cette image si bien trouvée de l'éternelle jeunesse de Voltaire n'est-elle pas d'un poëte?
Voilà donc Voltaire parti. Il passe par Compiègne, pour obtenir la bénédiction de madame de Pompadour. On le laisse aller sans trop y regarder. Dès qu'il aura passé la frontière, on s'irritera. Le roi dira un jour en s'éveillant: «Mais ils s'en vont tous, Paris sera bientôt à Berlin.—Sire, rassurez-vous, le roi des poëtes est parti, mais le poëte Roy est toujours à Paris.» Ainsi parlait le duc de Richelieu, qui savait qu'un concetti avait plutôt raison devant Louis XV qu'un trait de génie.
Frédéric accueille Voltaire comme le roi son frère; c'était le roi des philosophes et des poëtes. Voltaire trouve à Potsdam un appartement qui touche à celui de Frédéric, la clef de chambellan, la croix du Mérite, vingt mille livres de pension, enfin une table et un carrosse pour lui, à la seule charge de corriger les vers du roi. Il s'imagine qu'il va trouver la liberté dans une cour et un ami dans un roi. Les rois sont toujours rois, même les rois philosophes. Il raconte son voyage au comte d'Argental: «Mes divins anges, je vous salue du ciel de Berlin. J'ai passé par le purgatoire pour y arriver. Une méprise m'a retenu quinze jours à Clèves, et ni la duchesse de Clèves ni le duc de Nemours n'étaient plus dans le château. Enfin me voici dans ce séjour embelli par les arts et ennobli par la gloire. Cent cinquante mille soldats victorieux, point de procureurs; opéra, comédie, philosophie, poésie, un héros philosophe et poëte, grandeur et grâce, grenadiers et muses, trompettes et violons, repas de Platon, société et liberté! Qui le croirait? Je suis tout honteux d'avoir ici l'appartement de M. le maréchal de Saxe. On a voulu mettre l'historien dans la chambre du héros.»
A de pareils honneurs je n'ai point dû m'attendre;