Voltaire n'était pas allé à Versailles pour être un courtisan, mais pour se faire consacrer dans la royauté de l'esprit. A Versailles, l'esprit n'avait pas ses coudées franches, ou plutôt c'était un étranger qui ne passait que par la porte de l'amour à l'heure du souper.
Voltaire n'était plus amoureux et ne soupait plus. Non-seulement on ne reconnaissait pas son esprit, mais on parlait devant lui à toute heure du génie de Crébillon. Il avait voulu être gentilhomme de la chambre du roi; on ne voulait plus lui accorder un autre titre, hormis celui d'historiographe quand le roi gagnait une bataille; mais l'épée du roi laissait trop de loisirs à la plume de l'historiographe.
Il voyait donc peu à peu, cet homme qui vivait de lumière, la nuit tomber sur ses œuvres. Renié à Paris par tous les gazetiers, dépaysé à Versailles, il partit, un jour de bravade, pour se faire sacrer roi de l'esprit français par son frère le roi de Prusse.
Il était déjà allé en Prusse comme ambassadeur, et son ambassade, on le sait, avait réussi[49]. Mais l'ambassadeur Voltaire n'avait pas même été remercié. Cette fois il allait traiter de puissance à puissance. Le roi de Prusse lui écrivait comme à son pareil. «Il est ici une petite communauté qui érige des autels au dieu invisible; mais prenez-y bien garde, des hérétiques élèveront sûrement quelques autels à Baal, si notre dieu ne se montre bientôt. Vous serez reçu comme le Virgile de ce siècle, et le gentilhomme ordinaire de Louis XV cédera, s'il lui plaît, le pas au grand poëte. Adieu; les coursiers rapides d'Achille puissent-ils vous conduire, les chemins montueux s'aplanir devant vous! Puissent les auberges d'Allemagne se transformer en palais pour vous recevoir! Les vents d'Éole puissent-ils se renfermer dans les outres d'Ulysse, le pluvieux Orion disparaître, et nos nymphes potagères se changer en déesses, pour que votre voyage et votre réception soient dignes de l'auteur de la Henriade!»
Déjà, le roi de Prusse, en vrai disciple de Voltaire, rimait pour son maître de ces galantes épîtres qu'il aurait pu adresser tout aussi bien à sa maîtresse. Il lui rappelle l'histoire de Jupiter et de Danaé:
Ah! si, dans sa gloire éternelle,
Ce dieu si galant s'attendrit
Sur les appas d'une mortelle
Stupide, sans talents, mais belle,
Qu'aurait-il fait pour votre esprit?