Vient un Genevois qui lui vante son Histoire de Russie. Il s'impatiente, la vérité l'emporte sur l'orgueil. «Ne me parlez pas de mon Histoire; si vous voulez savoir quelque chose, prenez celle de Lacombe: il n'a reçu ni médailles ni fourrures, celui-là.»
Il me conduit dans son parc. Pendant que j'admire de bonne foi toutes les splendeurs de cette nature grandiose, lui, qui ne communie guère avec la nature, me fait d'une manière originale la satire de toute chose. Il retrouve à chaque pas tout l'esprit de Candide. Au détour d'une allée, nous rencontrons le R. P. Adam, qui n'est pas «le premier homme du monde». Le bonhomme s'incline et sourit. Il attend avec patience la première larme de repentir du pêcheur. «Père Adam, où allez-vous?—A l'église.—Paresseux!» Le révérend père ne peut s'empêcher de rire. «Vous oubliez qu'il est l'heure de faire notre partie d'échecs.» Nous retournons au château; nous passons au salon. Voltaire se met à la table de jeu et demande du café. Déjà très-animé, il s'anime encore; le R. P. Adam n'ose profiter de ses avantages, il se laisse gagner avec la plus touchante résignation[61].
Cependant madame Denis vient, toute maussade, embrasser son oncle; elle se plaint de l'ennui, car l'ennui couche avec elle. C'est une vieille montre de la manufacture de Fernex qui ne marque plus l'heure de l'amour. Voltaire demande du café. On déjeune, Voltaire ne prend que du café. Viennent les visiteurs, il leur donne audience tout en se moquant de leur gravité. Il corrige les compliments outrés d'une façon plaisante. Ainsi un avocat se présente avec toute son éloquence de province. «Je vous salue, lumière du monde, dit-il avec emphase.—Madame Denis, apportez les mouchettes!» s'écrie Voltaire. Après l'heure de la gloire, c'est l'heure des affaires. Viennent les fermiers, les emprunteurs, les locataires de Tourney et de Fernex, tout un monde nourri par Voltaire. Il demande du café, encore du café, toujours du café. Il se montre tour à tour facile et difficile; il accueille les uns en père de famille, les autres en seigneur de village. Il se promène encore dans le parc, quelquefois une bêche à la main, quelquefois un livre, jamais une fleur[62]. Les nouvelles de Paris viennent le surprendre; il pourrait alors se passer de café pour vivre à pleine vie. Il rentre tout agité, il écrit vingt lettres en moins d'une heure, faisant courir une plume imprudente qui se sauve par l'esprit. Le soir, les hôtes du château, Condorcet, Ximenès, Marmontel, La Harpe, Florian, viennent faire leur cour au roi, en compagnie de quelques dames et de quelques comédiennes.
V.
Cependant le roi recevait les ambassadeurs des grandes puissances. Son ministre des relations extérieures, M. de Grimm, rapporte ainsi l'arrivée à Fernex du prince Koslowski: «Vers la fin du mois dernier, M. le prince Koslowski, dépêché en ambassade extraordinaire par l'impératrice de Russie, accompagné d'un officier des gardes, est arrivé au château de Fernex, et a remis à M. de Voltaire, de la part de Sa Majesté Impériale, une boîte ronde d'ivoire à gorge d'or, artistement travaillée et tournée de la propre main de l'impératrice. Cette boîte était enrichie du portrait de Sa Majesté Impériale, entouré de superbes diamants. Une pelisse magnifique fut en même temps remise au patriarche, de la part de Sa Majesté, pour le garantir du vent des Alpes. Ces présents étaient accompagnés d'une traduction française du Code de Catherine II, et d'une lettre digne et du génie qui l'a dictée et de celui auquel elle était destinée. On prétend que cette ambassade impériale a rajeuni Voltaire de dix ans. M. Hubert, connu par ses découpures, a proposé, il y a quelque temps, à Sa Majesté Impériale de faire la vie privée de M. de Voltaire dans une suite de tableaux, et cette proposition ayant été agréée, il est actuellement occupé de ce travail. Il a envoyé à l'impératrice, pour son coup d'essai, le tableau de la réception de l'ambassade impériale au château de Fernex.»
On n'a que trois portraits de Voltaire jeune; on en a trois cents de Voltaire vieux, sans compter les découpures de Hubert, qui représentent le vieux philosophe dans toutes les actions de sa vie: à pied et en carrosse, au lit et à la table, écrivant sur un volume de l'Encyclopédie, ou donnant le pain bénit à ses paroissiens, dessinant l'architecture du château de l'Antechrist, et posant la première pierre d'une église; Voltaire à la ferme, Voltaire au salon, Voltaire jouant Mahomet, Voltaire partout, Voltaire toujours. Il a été souvent la proie des mauvais peintres. Il se laissait exécuter le plus souvent par charité pour le barbouilleur. Un jour, pourtant, il se trouva si laid dans son portrait et si laid dans la nature, car ce jour-là, c'était un portrait pris sur le vif, qu'il décréta que les peintres ne seraient plus reçus à Fernex, hormis pour y trouver, comme tous les voyageurs, bonne table et bon gîte. Mais il eut beau faire, le peintre se présentait à madame Denis sous la figure d'un marchand d'étoffes, ou à Voltaire sous la figure d'un bouquiniste. Et d'ailleurs, dans les promenades du poëte, les portraitistes se cachaient derrière les buissons, témoin cette lettre à madame du Bocage: «Il est vrai, madame, qu'un jour, en me promenant dans les tristes campagnes de Berne avec un illustrissime et excellentissime avoyer de la république, on avait aposté le graveur de cette république, qui me dessina. Mais comme les armes de nos seigneurs sont un ours, il ne crut pas pouvoir mieux faire que de me donner la figure de cet animal. Il me dessina ours, me grava ours.»
Le maréchal de Richelieu était de la cour de Fernex: «C'est mon héros et mon débiteur,» disait souvent Voltaire; mais le maréchal disait de Voltaire: «C'est mon ami[63].» Le poëte avait écrit au début: «Mon héros ne sait pas l'orthographe, mais vous verrez qu'il sera de l'Académie avant moi.» Et en effet, cette prédiction s'était bientôt accomplie. Richelieu osa être courtisan à Fernex en regard de Versailles. Voltaire était son contemporain et son compagnon d'aventures. Ils s'étaient rencontrés deux fois sur le chemin de la Bastille; ils avaient soupé ensemble; ils avaient aimé les mêmes comédiennes; ils avaient dominé leur siècle: Voltaire par les hommes, Richelieu par les femmes.
On a peine à croire aujourd'hui au triomphe insolent du duc de Richelieu, ce héros des ruelles, ce demi-dieu des oratoires, ce don Juan des coulisses qui enlevait du même coup la grande coquette, l'amoureuse et l'ingénue par-dessus le marché. En lisant ses hauts faits, on crie au roman; mais les lettres sont encore là, plus vraies que celles de la Nouvelle Héloïse. Par exemple, en 1788, quand on dépouilla la correspondance du maréchal de Richelieu, on découvrit que le jour de sa réception à l'Académie il avait reçu trois lettres plus ou moins passionnées de mademoiselle de Charolais, de la d'Averne et de madame de Villeroy. Une seule de ces trois lettres avait été décachetée, c'était celle de mademoiselle de Charolais. Les deux autres lettres avaient été mises dans un carton avec cette étiquette impertinente de la main du duc de Richelieu: Lettres pour le même jour que je n'ai pas eu le temps de lire[64].
Le maréchal de Richelieu alla plus d'une fois faire sa cour à Voltaire, mais c'était surtout aux femmes qui se trouvaient en pèlerinage à Fernex que le vainqueur de Minorque débitait ses galanteries surannées. Un soir, il dit à Voltaire qu'il y a trop de républicains de Genève à sa table et qu'il désire souper en tête-à-tête avec une jeune royaliste qui arrive de Paris. Voltaire ne veut rien refuser à son héros, parce que son héros est toujours son débiteur. Mais tout en soupant avec les républicains de Genève, il est inquiet de ses royalistes de Paris. Il se lève de table et va pour les surprendre dans leur tête-à-tête. «Je m'y attendais bien,» s'écrie-t-il en rentrant. Le maréchal de Richelieu était à genoux devant la dame, qui lui faisait l'injure de ne pas le prendre au sérieux. «Entre nous, dit Voltaire, je crois que je vous ai sauvés tous les deux d'une grande humiliation.»
Le prince de Ligne fut, comme le duc de Richelieu, un des courtisans du roi Voltaire, qui avait été le courtisan de son père cinquante ans plus tôt. A son arrivée à Fernex, Voltaire, de peur que sa visite ne fût ennuyeuse, prit médecine à tout hasard afin de se pouvoir dire malade; mais il le reconnut bon prince et le garda quelque temps. «Je voudrais me rappeler, dit le prince de Ligne, les choses sublimes, simples, gaies, aimables, qui partaient sans cesse de lui; mais, en vérité, c'est impossible: je riais ou j'admirais, j'étais toujours dans l'ivresse[65].»