Une chose manque à Dante, c'est l'attendrissement. Je n'aime point son Virgile contemplant d'un œil sec les mystères et les profondeurs de la souffrance éternelle. Voltaire, lui, a, sous le masque du sourire plissé et grimaçant, le cœur de sainte Thérèse: il aime les damnés de l'histoire, il plaint les démons. Si sa tendresse n'est pas drapée dans la poésie, elle n'en est que plus vraie et plus profonde. L'émotion de Voltaire ressemble à celle du volcan qui jette rarement des larmes parmi la cendre et le feu, mais ce sont des larmes brûlantes.
On a beaucoup parlé de l'esprit de Voltaire, mais on n'a pas assez dit que cet esprit était une arme, l'arme de la raison et de la justice. Ses railleries ne tuaient que de fatales erreurs ou de mauvaises actions. Quant aux méchants, il les blessait pour les guérir. Je ne découvre dans ses écrits qu'un genre de haine implacable, la haine du mal, la haine des lois sanguinaires, la haine du supplice immérité ou des châtiments qui rendent la victime intéressante en dépassant la limite de l'expiation.
Si Voltaire n'eût été que poëte et écrivain, il eût pu éblouir le monde par les qualités inépuisables de sa nature; mais il n'eût point régné comme il l'a fait sur toute l'Europe. Son signe à lui, ce qui l'isole—dans les hauteurs étoilées—même des autres grands hommes, c'est d'avoir personnifié son temps, d'avoir été la couronne de la révolution naissante. Voltaire ne croyait point aux incarnations, il avait tort: la société de 89 s'était faite homme dans cet adversaire ardent de tous les abus, de toutes les violences, de tous les mensonges. Les prisonniers de la Bastille étaient son peuple; les vainqueurs qui prenaient la Bastille étaient son peuple encore. Les cahiers du tiers état, c'était Voltaire qui les avait rédigés, au style près. Toutes les réclamations légitimes des campagnes et des villes avaient été visées par lui. Nous Voltaire, roi de France par la grâce de la raison publique, nous avons lu et approuvé... Il n'apposait son veto que sur l'injustice ou sur l'erreur.
Il comptait autant de sujets que de malheureux, et il en comptait dans toutes les classes de la société, car l'ancien régime pesait sur toutes les têtes. De l'esprit, Voltaire le répandait à flots; des fleurs, il en jetait partout, mais son œuvre littéraire recouvrait une mission plus sérieuse. Il marchait sur le feu, parmi les cendres d'une société qui se bouleversait. C'était le roi de la destruction, mais de la destruction intelligente, qui abat d'une main et qui reconstruit de l'autre.
Ses triomphes furent des fêtes pour l'humanité.
Le 5 février 1778, un de ces beaux jours d'hiver qui sourient quelquefois aux vallées de la Suisse, Voltaire oublie son grand âge; il secoue la neige des ans, il se coiffe de sa perruque poudrée, prend sa canne à pomme d'or et s'achemine vers Paris. Le 10, à trois heures et demie de l'après-midi, la grande nouvelle se répand par toute la ville: «Voltaire est arrivé!» Toute la population s'émeut comme un seul homme. Le quai des Théatins est encombré d'une multitude immense. Les voitures ne circulent plus; le peuple qui stationne refoule le peuple qui accourt. Le roi de la pensée trône dans l'hôtel Villette, en face du palais des Tuileries désert. Chaque fois que Voltaire se montre à la fenêtre, les acclamations retentissent jusque sur les ponts, jusque sur l'autre rive du fleuve. Voltaire règne, il règne sur la ville et sur la cour. Toutes les classes de la société, la noblesse, le clergé, le tiers état, concourent à ce triomphe, car Voltaire a des amis dans tous les ordres. Mais au milieu de cette foule mêlée, qui se distingue le plus par la ferveur de son admiration et ses cris de «Vive Voltaire!» qui se presse autour de la voiture pour dételer les chevaux? qui traîne le triomphateur? Des hommes aux bras nus. Qui répand des fleurs sur la route? ceux qui ne connaissent de la vie que les épines.
Le dieu de la pensée est salué, acclamé, béni par ceux qui ne savent pas même lire. Un instinct électrique leur révèle que le génie des lumières est aussi l'étoile du peuple. Quiconque a pleuré, souffert, espéré, se console dans l'ovation de ce vieillard, penché comme un roseau, caressé par le souffle de cette tempête qui va déraciner le grand chêne de la monarchie. Le buste de Voltaire est couronné sur tous les théâtres; mais sa vraie couronne à lui, c'est le peuple qu'il éclaire depuis plus d'un demi-siècle. Qu'adore dans le patriarche de Fernex cette multitude émue jusqu'aux larmes, jusqu'au délire? L'intelligence, sans doute. Mais le monde a vu passer l'intelligence sous les traits de Descartes, de Pascal et d'autres philosophes, sans se livrer à de semblables transports. Les préjugés? D'autres les ont combattus avec le même courage, sinon avec la même force et avec le même esprit. Les abus? D'autres les ont dénoncés. L'erreur? Fontenelle lui-même avait ri de cet enfant en cheveux blancs. Non, il faut le dire: ce que le peuple aimait dans Voltaire, c'était la bonté.
Oui, ce malicieux vieillard était bon jusque sous sa raillerie la plus mordante. Son indignation était le cri de la tolérance irritée. Il ne voulait pas la mort de ses ennemis: il voulait qu'ils vissent clair et qu'ils apprissent à raisonner. Les tirades de ses tragédies, froides aujourd'hui comme des brûlots éteints, ont éclairé dans le temps sans blesser personne,—si ce n'est l'ignorance. Voltaire n'a pas seulement préparé la Révolution française: il l'a adoucie,—au moins dans le début,—en désarmant la résistance des classes privilégiées. Quand, la nuit du 4 août, l'Assemblée nationale donna au monde l'exemple d'un sacrifice unique dans l'histoire, c'est que l'âme de Voltaire avait passé par ses écrits dans l'âme de la noblesse et du clergé.
Le peuple de Voltaire, c'était tout le monde, comme le peuple de Dieu.