[72] «On persécute à la fois par le fer, par la corde et par les flammes, la religion et la philosophie: cinq jeunes gens ont été condamnés au bûcher pour n'avoir pas ôté leur chapeau en voyant passer une procession à trente pas! Est-il possible, madame, qu'une nation qui passe pour si gaie et si polie soit en effet si barbare!»

Le magistrat qui avait accusé Calas mourut fou enragé; un des juges du chevalier de La Barre mourut frappé par le tonnerre, en allant vendre des cochons au marché, car c'était un marchand de bestiaux. O justice des temps regrettés!

[73] «Le curé d'un petit village nommé Moëns, voisin de ma terre, a suscité un procès à mes vassaux de Ferney; et ayant souvent quitté sa cure pour aller solliciter à Dijon, il a accablé aisément des cultivateurs uniquement occupés du travail qui soutient leur vie. Il leur a fait pour quinze cents livres de frais pendant qu'ils labouroient leurs champs, et a eu la cruauté de compter parmi ses frais de justice les voyages qu'il a faits pour les ruiner. Vous savez mieux que moi, monseigneur, combien, dès les premiers temps de l'Église, les saints Pères se sont élevés contre les ministres sacrés qui emploient aux affaires temporelles le temps destiné aux autels. Mais si on leur avoit dit: Un prêtre est venu, avec des sergents, rançonner de pauvres familles, les forcer de vendre le seul pré qui nourrit leurs bestiaux, et ôter le lait à leurs enfants, qu'auroient dit les Jérôme, les Irenée, les Augustin? Voilà, monseigneur, ce que le curé de Moëns est venu faire à la porte de mon château, sans daigner même me venir parler; je lui ai envoyé dire que j'offrois de payer la plus grande partie de ce qu'il exige de mes communes, et il a répondu que cela ne satisfaisoit pas. Vous gémissez sans doute que des exemples si odieux soient donnés par des pasteurs catholiques, tandis qu'il n'y a pas un seul exemple qu'un pasteur protestant ait été en procès avec ses paroissiens. Il est humiliant pour nous, il le faut avouer, de voir, dans les villages du territoire de Genève, des pasteurs hérétiques qui sont au rang des plus savants hommes de l'Europe, qui possèdent les langues orientales, qui prêchent dans la leur avec éloquence, et qui, loin de poursuivre leurs paroissiens pour un arpent de seigle ou de vignes, sont leurs consolateurs et leurs pères.»


X.
LES MINISTRES DE VOLTAIRE.


FRÉDÉRIC LE GRAND.—LA GRANDE CATHERINE.—DIDEROT.—D'ALEMBERT.—BUFFON.—MADAME DE POMPADOUR.—TURGOT.—CONDORCET.—HELVÉTIUS.—


Le roi Voltaire n'avait pas travaillé seul. Ses ministres ont leur part de gloire dans cette semaine biblique où il a dit au vieux monde: «Ton temps est fini, couche-toi dans le tombeau,» et au monde nouveau: «Lève-toi et marche à la conquête de tes droits; mais ne te repose pas le septième jour, car, dès que tu t'endormiras, une autre Dalila te trahira dans ta force.»