Le moyen âge avait élevé des cathédrales; le dix-huitième siècle a bâti l'Encyclopédie, ce monument de la pensée libre, multiple, presque anonyme, écrit pierre à pierre avec la foi des générations nouvelles. Au frontispice du temple, la main des frères malgré les docteurs qui y inscrivent: Deo, imprime: Au progrès. Refondre l'universalité des connaissances humaines, jamais semblable entreprise n'avait tenté les esprits les plus audacieux. Tel est pourtant le programme de cette œuvre titanique. Il fallait pour cela un concours d'esprits d'élite que rien n'épouvantât. Le Verbe s'était fait homme: il va se faire légion.

L'Encyclopédie fut une croisade contre l'ignorance et contre les préjugés: l'armée nouvelle des intelligences ne s'avance point à la conquête d'un tombeau; elle cherche les lois de la vie universelle.

Vue de loin, l'Encyclopédie a le caractère grandiose d'un monument surhumain, parce qu'il est encore aujourd'hui illuminé du feu divin et infernal de la révolution. Mais ceux qui l'ont bâti—ils sont restés plus grands que leur œuvre—ne voyaient là souvent qu'une tentative de grande architecture. «L'Encyclopédie, disait Voltaire, est bâtie moitié marbre, moitié boue.» Diderot, dont c'était l'œuvre, n'était pas moins sévère: «On n'eut pas le temps d'être scrupuleux sur le choix des travailleurs. Parmi quelques hommes excellents, il y en eut de faibles, de médiocres, et de tout à fait mauvais. De là cette bizarrerie dans l'ouvrage, où l'on trouve une ébauche d'écolier à côté d'un morceau de maître, une sottise voisine d'une chose sublime. Les uns, travaillant sans honoraires, perdirent bientôt leur première ferveur; d'autres, mal récompensés, nous en donnèrent pour notre argent. L'Encyclopédie fut un gouffre où ces espèces de chiffonniers jetèrent pêle-mêle une infinité de choses mal vues, mal digérées, bonnes, mauvaises, détestables, vraies, fausses, incertaines, et toujours incohérentes et disparates.» D'Alembert lui-même, qui n'avait pas comme les autres ses heures de franchise, avoue pourtant à son tour que l'Encyclopédie est «un habit d'arlequin où il y a quelques morceaux de bonnes étoffes et trop de haillons.»

Voilà l'Encyclopédie jugée par elle-même. Je ne veux pas lire toutes les injures que ses ennemis ont inscrites sur ses murailles.

Bien ou mal faite, elle avait une âme, l'âme du bien et du mal, elle faisait beaucoup de bien, elle faisait un peu de mal. Voltaire dirigeait les batailles du fond de son cabinet, battant des mains à toutes les victoires, pleurant de rage sur toutes les défaites. «Dieu soit loué! écrit-il à d'Alembert, vous faites la lumière et voilà les fantômes de la superstition qui fuient dans les ténèbres.» D'Alembert lui répond: «Écrasez l'infâme, me marquez-vous sans cesse; eh! mon Dieu, laissez-la se précipiter elle-même. Savez-vous ce que dit le médecin du roi? Ce ne sont pas les jansénistes qui tuent les jésuites, c'est l'Encyclopédie, mordieu! c'est l'Encyclopédie! Ce maroufle d'Astruc est comme Pasquin; il parle quelquefois d'assez bon sens. Pour moi qui vois tout en ce moment couleur de rose, je vois d'ici les jansénistes mourant de leur belle mort l'année prochaine, après avoir fait périr cette année les jésuites de mort violente; je vois les protestants rappelés, les prêtres mariés, la confession abolie.» Oh! philosophe couleur de rose! Quelques mois après, les jésuites furent chassés de France. D'Alembert écrivit leur oraison funèbre: «Je suis si aise de voir leurs talons, que je n'ai garde de les tirer par la manche; c'est que le dernier jésuite qui sortira du royaume entraînera avec lui le dernier janséniste dans le panier du coche, et qu'on pourra dire le lendemain: les ci-devant soi-disant jansénistes, comme nos seigneurs du parlement disent aujourd'hui: les ci-devant soi-disant jésuites. Le plus difficile sera fait. Quand la philosophie sera délivrée des grands grenadiers du fanatisme, les autres, qui ne sont que des cosaques et des pandours, ne tiendront pas contre nos troupes réglées.» D'Alembert écrivait ce jour-là dans le style pittoresque; il était sans doute encore dans un jour couleur de rose, car il finissait sa lettre par cet aphorisme: «Il n'y a de bon que de se moquer de tout.» C'était l'opinion de mademoiselle de Lespinasse, qui se moquait de lui avec le chevalier de Mora. Ce n'est pas ainsi que Socrate, ce n'est pas ainsi que Platon, ce n'est pas ainsi qu'Épicure eût parlé de ses ennemis vaincus. Le fanatisme s'en va, c'est bien, puisque c'est le fanatisme; mais c'est le fanatisme de la foi. D'ailleurs, vous qui avez si vaillamment combattu le fanatisme, n'êtes-vous pas fanatiques de la philosophie?

Voltaire se reposait de la guerre dans la guerre. Il disait: «Quand tout n'est pas fini, rien n'est commencé.» N'espérant pas constituer sur un piédestal de granit son gouvernement parmi les républicains de Genève, et voulant à tout prix avoir ses ministres sous la main, il proposa au roi de Prusse d'établir à Clèves une petite république de philosophes français qui prêcheraient la vérité à l'abri des prêtres et des parlements. Beaucoup de lettres furent écrites dans ce dessein. Frédéric consentit à livrer le Sunium: «J'offre un asile aux philosophes, pourvu qu'ils soient sages.» Voltaire triomphant écrit à ses amis qu'ils sont désormais des hommes, puisqu'ils ont une patrie; que le jour de la vérité se lève plus lumineux que jamais, qu'ils doivent dire adieu sans se retourner à cette France inhospitalière qui n'allaite que des esclaves. «Que les philosophes fassent donc une confrérie comme les francs-maçons; qu'ils s'assemblent, qu'ils se soutiennent, qu'ils soient fidèles à la confrérie. S'ils font cela, je me fais brûler pour eux. Cette académie secrète vaudrait mieux que l'Académie d'Athènes et toutes celles de Paris.» Mais Voltaire avait compté sans les philosophes, ou plutôt sans les hommes. D'Alembert est amoureux de mademoiselle de Lespinasse et de l'Académie; il ne sort de chez l'une que pour aller chez l'autre. Périsse la philosophie plutôt que s'exiler de ces deux patries! la patrie du cœur et la patrie de l'esprit. «Tu n'es qu'un Géronte et un académicien!» s'écrie Voltaire avec dépit. Il compte sur Diderot. «Celui-là est un homme antique, il me vengera du géomètre,» et il lui écrivit cette belle lettre: «On ne peut s'empêcher d'écrire à Socrate quand les Mélitus et les Anytus se baignent dans le sang et allument les bûchers. Un homme tel que vous ne peut voir qu'avec horreur le pays où vous avez le malheur de vivre. Vous devriez bien venir dans un pays où vous auriez la liberté entière non-seulement d'imprimer ce que vous voudriez, mais de prêcher hautement contre des superstitions aussi infâmes que sanguinaires. Vous n'y seriez pas seul, vous auriez des compagnons et des disciples. Vous pourriez y établir une chaire, qui serait la chaire de la vérité. Votre bibliothèque se transporterait par eau, et il n'y aurait pas quatre lieues de chemin par terre. Enfin vous quitterez l'esclavage pour la liberté. Je ne conçois pas comment un cœur sensible et un esprit juste peut habiter le pays des singes devenus tigres. Si le parti qu'on vous propose satisfait votre indignation et plaît à votre sagesse, dites-un mot, et on tâchera d'arranger tout d'une manière digne de vous, dans le plus grand secret, et sans vous compromettre. Le pays qu'on vous propose est beau et à portée de tout. L'Uranibourg de Tycho-Brahé serait moins agréable. Celui qui a l'honneur de vous écrire est pénétré d'une admiration respectueuse pour vous, autant que d'indignation et de douleur. Croyez-moi, il faut que les sages qui ont de l'humanité se rassemblent loin des barbares insensés.»

C'est l'éloquence de l'esprit qui part du cœur. On dirait Platon parlant à Socrate.

Mais Diderot est amoureux de mademoiselle Voland, sans compter qu'il aime sa femme. Diderot l'athée a l'habitude, depuis quelque temps, de conduire sa fille au catéchisme. D'ailleurs, il est né artiste avant tout: or voilà le Salon de 1765 qui va s'ouvrir. Il a donné rendez-vous à Greuze, à Vanloo, à Boucher, à Allegrain, à Falconnet, à Houdon. Périsse la philosophie, plutôt qu'un tableau ou une statue! Et puis, Diderot aime ses pénates, ses livres, son nid «ouaté par l'amour et l'amitié.» Diderot non plus n'ira pas à Clèves[78]. Il répondra comme d'Alembert: qu'il veut combattre l'ennemi face à face; que ce n'est pas hors de France, mais à Paris même, qu'il faut jeter son ennemi par les fenêtres de Notre-Dame, ou par les fenêtres des Tuileries. Qu'il est superflu d'aller ouvrir un club en Allemagne, quand le baron d'Holbach leur ouvre sa maison toute pleine d'auxiliaires[79]. «Vous êtes des Parisiens de la décadence! leur cria Voltaire. Pour moi, j'ai déjà saboulé trois parlements du royaume: Paris, Toulouse et Dijon. Je suis l'avocat de la vérité, et je plaiderai avec la bonne foi du diable[80]

Quoique Buffon eût bâti son église à côté de l'Encyclopédie, il a pareillement son action.

Philosophe par excellence sous le règne de la philosophie, il a magnifiquement exposé les harmonies de Dieu et de l'univers. Moins spirituel que Voltaire, moins hardi que Jean-Jacques Rousseau, il égala Montesquieu dans l'art de penser et dans l'art d'écrire; selon Grimm, Montesquieu aurait eu le «style du génie,» et Buffon, «le génie du style». Cette distinction est un peu pointilleuse; j'aime mieux trouver entre ces deux grands hommes des contrastes plus simples: l'un a saisi admirablement l'esprit des lois de la société, et l'autre l'esprit des lois de la nature. Leur langage sévère et magistral a cette solennité qui convient aux grands ordres de faits; si Buffon a, comme on disait alors, sacrifié plus souvent aux Grâces que Montesquieu, c'est toujours en habit de cérémonie. «M. de Buffon renonce quelquefois à l'esprit de son siècle, mais jamais à ses pompes.» Dans son style d'apparat, Buffon avait en effet des vues neuves et indépendantes, les unes favorables, les autres contraires à la philosophie de son temps. Cette comète qui enlève des parties du soleil; ces planètes vitrifiées et incandescentes qui se refroidissent par degrés les unes plus tôt que les autres, à mesure que leur température s'adoucit; ces glaces croissantes des pôles; ces vastes mers qui se promènent de l'orient à l'occident; ces îles, débris surnageants des continents ensevelis; ces hautes chaînes des montagnes, arêtes osseuses de la surface du globe, tout cela fut sévèrement jugé par des esprits mathématiques comme l'étaient d'Alembert et Condorcet. Ce grand dix-huitième siècle, qu'on se représente comme l'âge d'or des hypothèses, était aussi géomètre par excellence; il mesurait la raison, la poésie même, à l'échelle des calculs. Buffon, en cela, fut plutôt de notre temps que du sien, car il avait l'imagination de la science. Quand la chaîne des événements lui manque, il la crée. Où la nature ne parle point, il interprète son silence. Poëte à sa façon, il n'est nulle part si à l'aise que dans le merveilleux des idées et des faits. Hume exprime quelque part son étonnement à la lecture de la cosmographie de Buffon; ce sentiment de surprise fut celui de tous les philosophes. Le dix-huitième siècle assistait, pour ainsi dire, à une seconde création du globe.