Je ne vous ai pas écrit un seul mot ce mois-ci; mais il faut me le pardonner, car j'ai été un peu affairé. J'ai fait une Zaïre, qui est maintenant entre les mains des acteurs: on l'a trouvée touchante et pleine de ce que les Français appellent intérêt; mon intention, en composant cette nouvelle tragédie, était de mettre en contraste les idées les plus tendres et les plus majestueuses que puisse fournir notre religion, avec les effets les plus cruels et les plus attendrissants de l'amour. Si mes amis ne me trompent pas et ne se trompent pas eux-mêmes, cette pièce aura quelque succès. J'ai aussi travaillé à corriger ma tragédie d'Ériphyle; je compte vous les envoyer toutes deux par la prochaine occasion. Ces études continuelles ne m'ont point empêché de penser à mes amis. J'ai vu mistress Sallé aussi souvent que je l'ai pu: elle est maintenant un peu indisposée. La mort de son frère a blessé son cœur au vif. Les sentiments de l'amitié et de la nature balançaient en elle ceux de l'amour. Son cœur est fait pour la tendresse, mais il semble que tous ses sentiments se partageaient entre son frère et vous. Maintenant que votre rival est mort, je pense que vous régnerez seul dans le cœur de mistress Sallé. Le parterre, les loges, les dames, les petits-maîtres, et jusqu'à mademoiselle Prévost, étaient en extase la dernière fois qu'elle dansa dans le nouvel opéra. Quant à moi, j'en fus étonné, et, à mon jugement, sa danse d'Amadis ne fut jamais si surprenante et si admirable.

Quels vers pourrais-je maintenant composer pour elle qui pussent égaler ses talents? M. Bernard a essayé de lui faire un madrigal, mais il est loin d'avoir atteint son but. Je suis dans le même cas; je sens qu'il faudrait dans une inscription une exactitude, une manière abrégée de peindre, un éclair de sentiment, quelque chose de si serré ou concis, si clair et si plein, que je désespère d'y parvenir. Je n'ai rien trouvé que ceci:

De tous les cœurs et du sien la maîtresse,

Elle allume des feux qui lui sont inconnus:

De Diane c'est la prêtresse

Qui vient danser sous les traits de Vénus.

Il me semble que ces quatre vers sont au moins un tableau vrai, sinon animé, de son talent particulier pour la danse, et de son propre caractère. Ils répondent aussi à l'intention du peintre, qui la représente dansante devant le temple de Diane.

A THIERIOT.

J'allai hier chez votre divinité miss Sallé, que je trouvai méditante avec votre frère et le jeune Bernard. Elle se plaignit de ma négligence envers son portrait. Bernard jura qu'il n'avait rien écrit sur un si beau sujet. Je me sentis tout à coup inspiré par sa présence, et j'éclatai en ces vers:

Les feux du dieu que sa vertu condamne