Divisés d'intérêt, réunis par la loi;

Tous trois membres sacrés de ce corps invincible,

Dangereux à lui-même, à ses voisins terrible,

Heureux lorsque le peuple, instruit de son devoir,

Respecte, autant qu'il doit, le souverain pouvoir!

Plus heureux lorsqu'un roi, doux, juste et politique,

Respecte, autant qu'il doit, la liberté publique!

A Londres, Voltaire trouva tout instituée l'Académie des libres penseurs. Il fut admis aux séances par son amour pour Newton. Les plus hardis découvrirent bientôt en lui toutes les témérités d'un chercheur. Le socinien Chubb ne l'arrêtait pas en chemin quand il lui disait: «Jésus-Christ a été de la religion de Chubb, mais Chubb n'est pas de la religion de Jésus-Christ.» Toland, celui qui disait en mourant, sans souci du jugement dernier: «Je vais dormir;» Shaftesbury, qui vivait sans souci du jugement de Dieu; Swift, qui riait d'un rire de carnaval au nez des apôtres; Bolingbroke, qui ne croyait qu'à ce qu'il voyait, et qui voyait mal[19], l'enlevèrent gaiement de ce pays natal du christianisme, où il revint toujours sans le vouloir, mais où, par malheur pour lui plus que pour le christianisme, il ne retrouvait pas le peuple de Dieu.

Voltaire s'aventura d'abord dans la philosophie de Shaftesbury, parce qu'elle était rimée par Pope et commentée par Bolingbroke.

Il n'avait encore été irréligieux que par saillies; il s'était moqué des mystères du catholicisme avec l'esprit et l'insouciance des épicuriens du Temple. En Angleterre, dans l'école fondée par Newton, il déchira les voiles; il recueillit toutes les armes qu'il brisa plus tard contre l'Église. De Londres, il vit son pays esclave des préjugés, le peuple esclave des nobles, les nobles esclaves des courtisans, les courtisans esclaves de la maîtresse du roi, le roi et sa maîtresse esclaves des jésuites. «Il jura, dit Condorcet, de se rendre, par les seules forces de son génie, le bienfaiteur de tout un peuple en l'arrachant à ses erreurs.» Condorcet ennoblit un peu le dessein de Voltaire, qui était avant tout soucieux de se venger au nom de la vérité, coûte que coûte à la vérité.