Comme distraction à ses études philosophiques, il publia la Henriade sans le secours de l'abbé Desfontaines. Cette édition, d'un prix exagéré, commença la fortune de Voltaire. Toute la cour d'Angleterre avait souscrit, sans doute pour la dédicace à la reine. «Il est dans ma destinée, comme dans celle de mon héros, d'être protégé par une reine d'Angleterre.» Ce qui fit le succès de la Henriade, c'est que ce mauvais poëme était une bonne action, c'est qu'on y voyait la satire de Louis XIV faite par Henri IV; c'est que la vieillesse du grand roi, appuyé tour à tour sur le P. Letellier et sur madame de Maintenon, rappelant de trop près la tyrannie de conscience, on saluait le poëte-apôtre de la liberté de conscience, celui-là qui devait jusqu'à sa dernière heure frapper par toutes les armes de la raison le fanatisme homicide.

Voltaire passa trois années à Londres; il y étudia les poëtes comme les philosophes, Shakspeare comme Newton[20]; il y conçut la tragédie de Brutus, y esquissa les Lettres anglaises, et y nota l'Histoire de Charles XII, sur le récit d'un serviteur de ce monarque aventureux.

Il revint en France en secret, mais résolu de retourner à la Bastille plutôt que de ne pas revoir son pays. Il se cacha à Paris sous le nom de M. de Livry,—le nom de sa maîtresse.—Il ne vit que les amis fidèles, et se mit en œuvre de devenir plus riche pour devenir plus fort. Quand un poëte poursuit la fortune, il n'est pas plus rebuté que le premier venu. La fortune aime autant les gens d'esprit que les sots. Voltaire, en moins de trois ans, devint six fois millionnaire. Il faut dire qu'il fut hardi et heureux: il commença par aventurer le produit de l'édition anglaise de la Henriade dans la loterie que le contrôleur général avait établie pour liquider les dettes de Paris; c'était la rouge et la noire: Voltaire centupla ses écus. Ce n'était point assez pour un homme de sa trempe. Il risqua encore tout ce qu'il avait dans le commerce de Cadix et dans les blés de Barbarie; enfin, pour dernière opération financière, il prit un intérêt dans les vivres de l'armée d'Italie, après quoi il réunit ses millions et les plaça tant bien que mal. Il eut jusqu'à quatre cent mille livres de revenu, et, quoique mal payé en maint endroit, après avoir beaucoup perdu, bâti une ville, donné d'une main royale et dépensé d'une main souvent prodigue, il avait encore à la fin de sa vie plus de deux cent cinquante mille livres de rente. Vous voyez que le poëte ne bâtit pas seulement des châteaux en Espagne. Si quelques-uns meurent de misère, quelques autres meurent vingt fois trop riches. En face de Malfilâtre, de Gilbert et de Jean-Jacques, qui ont vécu d'aumônes, ne voyez-vous pas passer Fontenelle avec ses quatre-vingt mille livres de revenu, Gentil Bernard avec plus de la moitié, Voltaire plus du double? Et remarquez que, dans ce noble métier, il n'y a pas une banqueroute à enregistrer.

XI.

Voltaire commençait à vivre à Paris sans inquiétude, quand mourut mademoiselle Lecouvreur. Comme la sépulture était refusée à cette illustre comédienne, le poëte indigné fit à ce propos cette célèbre élégie, où respire toute la hardiesse anglaise:

Muses, Grâces, Amours, dont elle fut l'image,

O mes dieux et les siens, secourez votre ouvrage!

Que vois-je? c'en est fait, je t'embrasse, et tu meurs!

Que direz-vous, race future!

Ils privent de la sépulture