Celle qui dans la Grèce aurait eu des autels.

Les prêtres, qui n'avaient plus, de par les parlements, que les comédiens à excommunier, se remirent en campagne contre lui, «irrités, dit Condorcet, qu'un poëte osât leur disputer la moitié de leur empire.» Voltaire, ne voulant pas retourner une troisième fois à la Bastille, se réfugia à Rouen sous le nom et dans l'équipage d'un seigneur anglais. Il fit imprimer en secret l'Histoire de Charles XII et les Lettres anglaises. Quand l'orage fut dissipé, il rentra à Paris, décidé à tenter encore les victoires périlleuses du théâtre, espérant que les spectateurs, une fois de son parti, le défendraient contre le fanatisme. Il fit jouer Brutus sans trop d'obstacles. On ne comprit qu'à moitié qu'il se faisait la sauvegarde des droits du peuple; la pièce n'eut qu'un demi-succès, malgré la seconde scène et malgré le cinquième acte. Après la représentation, Fontenelle dit à Voltaire: «Je ne vous crois point propre à la tragédie; votre style est trop fort, trop pompeux.—Je vais de ce pas relire vos pastorales,» répondit Voltaire.

Pour donner raison à Fontenelle, il fit jouer Eriphyle, qui tomba sans bruit. En homme qui reprend courage dans la défaite, Voltaire rima Zaïre en dix-huit jours et fit représenter dans la saison cette tragédie, qui fut accueillie avec un enthousiasme éclatant; le succès devint prodigieux; il fut décidé que c'était «à jamais la tragédie des âmes pures et des cœurs tendres». Par malheur, Voltaire ne se donna pas le temps de jouir de son succès; il fit représenter coup sur coup deux autres tragédies, qui tombèrent l'une sur l'autre sous deux saillies du parterre. On sait que Marianne n'a pu continuer après cette observation toute simple d'un spectateur: «La reine boit!» On sait aussi qu'Adélaïde du Guesclin eut le même sort, grâce à cette observation du parterre à un mot de Vendôme: «Es-tu content, Coucy?—Couci-couci.» Toute la salle donna raison au critique du parterre.

Voltaire menait toujours une vie agitée; il ne savourait qu'à demi les ivresses du triomphe, il oubliait les ennuis de la chute. Il avait repris goût au grand monde; fêté partout, surtout chez les femmes, il passait ses plus belles heures à recevoir des compliments et à en faire. Ne croyez pas qu'il veillât alors devant la lampe inspiratrice: il veillait pour souper et pour jouer au pharaon, où il perdait galamment jusqu'à douze mille livres par soirée.

XII.

Voltaire était un homme du monde, comme Jean-Jacques était un sauvage. Il aimait le luxe, il aimait les arts, il aimait les fêtes. Le paradis de Duclos, c'était la première fille venue; le paradis de Jean-Jacques, c'était un coin oublié des Alpes, avec l'habit de Claude Anet et le baiser rustique de madame de Warens; Voltaire ne quittait pas Paris pour si peu: il ne s'arrêtait, dans son exil, que dans les palais, ou tout au moins dans les châteaux. Mais, sur ce point, c'est lui qu'il faut entendre. Dans le Mondain, une des sept merveilles de Voltaire, il se moque gaiement de son grand-père Adam et de sa grand'mère Ève:

Deux singes verts, deux chèvres pieds fourchus,

Sont moins hideux au pied de leur feuillée.