Voltaire caressa beaucoup ses amis les jésuites pour les déterminer à enlever sa maîtresse à la religion protestante, c'est-à-dire à l'arracher de la Hollande pour le bon plaisir du poëte amoureux. Il dressa si bien ses batteries, il mit si à propos tout son monde en campagne, qu'il s'en fallut de bien peu que ce dessein tout catholique ne réussît. Il continue à écrire: «Si vous avez assez d'inhumanité pour me faire perdre le fruit de tous mes malheurs et pour vous obstiner à rester en Hollande, je vous promets bien sûrement que je me tuerai à la première nouvelle que j'en aurai. Je me suis mis, perdant la tête, en pension chez un procureur, afin d'apprendre le métier de robin auquel mon père me destine; me voilà fixé à Paris pour longtemps; vous n'avez qu'un moyen pour y venir, car est-il possible que j'y vive sans vous? L'évêque d'Évreux, en Normandie, est votre cousin; écrivez-lui; insistez surtout sur l'article de religion; dites-lui que le roi souhaite la conversion des huguenots, et que, étant ministre du Seigneur et votre parent, il doit, par toutes sortes de raisons, favoriser votre retour. Écrivez-moi à M. de Saint-Fort, chez Me Alain, procureur au Châtelet, près les degrés de la place Maubert.»
Enfin nous arrivons à la catastrophe. Vous croyez peut-être que Pimpette se convertit à la religion catholique pour les beaux yeux d'Arouet? Hélas! Pimpette était femme, Arouet était loin: le dirai-je? elle trouva plus simple de s'en faire conter par un autre. Ce n'était point le poëte que la belle avait aimé, c'était le page de l'ambassadeur de France; or le page qui succéda à Voltaire chez le marquis de Châteauneuf lui succéda dans le cœur de Pimpette. La pauvre madame du Noyer eut bientôt à enregistrer parmi ses Lettres galantes celles de cet autre page à sa fille.
De page en page, mademoiselle Olympe du Noyer finit par trouver un homme. Le baron de Vinterfeld paya les dettes d'amour de Voltaire. Il est vrai que bientôt Voltaire paya les dettes d'argent du baron de Vinterfeld. Au bout de quelques années, il déjeunait avec mademoiselle de Livry quand on annonça madame la baronne de Vinterfeld. «C'est Pimpette!» s'écrie-t-il. Et il lui saute au cou avec une soudaine renaissance d'amour. Il parut si follement heureux, que mademoiselle de Livry lui demanda une pièce de vingt-quatre sous pour se faire conduire chez elle par des porteurs, disant qu'elle n'avait que faire devant de telles embrassades. Mais Olympe du Noyer de s'écrier: «N'est-ce que cela, madame? Apprenez donc que je suis mariée!»
Et elle conta que son mari avait joué au jeu du système et qu'il n'avait plus rien. Voltaire donna une poignée d'or et jeta une planche de salut sur ce naufrage.
Je ne retrouve plus Olympe du Noyer dans la vie de Voltaire, si ce n'est par cette lettre qu'il écrit au comte d'Argental des neiges de Berlin, le 22 février 1751: «O destinée! ô neiges! ô maladies! ô absence! Comment vous portez-vous, mes anges? Sans la santé tout est amertume. Le roi de Prusse m'a donné la jouissance d'une maison charmante; mais, tout Salomon qu'il est, il ne me guérira pas. Tous les rois de la terre ne peuvent rendre un malingre heureux. Il faut que je vous parle d'une autre anicroche. André, cet échappé du système, s'avise, au bout de trente ans, un jour avant la prescription, de faire revivre un billet que je lui fis étant jeune homme pour des billets de banque qu'il me donna dans la décadence du système, et que je voulus faire en vain passer au visa, en faveur de madame de Vinterfeld, qui était alors sans argent. Ces billets de banque d'André étaient des feuilles de chêne. Il m'avait dit depuis qu'il avait brûlé mon billet avec toutes les paperasses de ce temps-là; aujourd'hui, il le retrouve pendant mon absence, il le vend à un procureur, et fait saisir tout mon bien. Ne trouvez-vous pas l'action honnête? Je crois que je serai obligé de le payer et de le déshonorer, attendu que mon billet est pur et simple, et qu'il n'y a pas moyen de plaider contre sa signature et contre un procureur[26].»
Mais paye-t-on jamais trop cher les belles dettes de la jeunesse?
III.
LA DUCHESSE DE VILLARS.
Le maréchal de Villars était un héros de roman plutôt qu'un héros du grand siècle. Mais la maréchale était plus romanesque encore. Elle se prit d'une vraie passion pour Voltaire, peut-être parce qu'elle l'avait vu à la première représentation d'Œdipe paraître sur la scène et porter irrespectueusement la queue du grand prêtre. Elle demanda quel était ce jeune homme qui voulait faire tomber la pièce. Apprenant que c'était l'auteur lui-même, elle l'appela dans sa loge et lui donna sa main à baiser. «Voilà, dit le duc de Richelieu à Voltaire en le présentant, deux beaux yeux auxquels vous avez fait répandre bien des larmes.—Ils s'en vengeront sur d'autres,» répondit Voltaire. Les beaux yeux se vengèrent sur lui.
Voltaire, pour cette belle action, bien plutôt que pour avoir écrit Œdipe, fut présenté à la duchesse, qui lui fit porter la queue de sa robe, mais qui ne lui permit pas de la trop relever.