Mademoiselle Lecouvreur ne s'était pas montrée dédaigneuse pour la poudre d'or. Elle pouvait dire, comme Marion Delorme: «Je prends quand je n'ai rien à donner,» c'est-à-dire quand elle ne pouvait donner que le masque de l'amour; mais au moins c'était un masque charmant. Milord Peterborough lui disait: «Allons, madame, qu'on me montre beaucoup d'amour et beaucoup d'esprit!» Et elle montrait beaucoup d'esprit et beaucoup d'amour; mais son cœur ne battait que lorsque milord était parti.
Le dix-huitième siècle est l'époque où l'esprit français, dégagé de l'esprit gaulois et de l'esprit d'imitation, rayonne du plus vif éclat, de Voltaire à Rivarol, du régent à Diderot, de Fontenelle à Chamfort, de Saint-Simon à Beaumarchais. Voilà des Français pur sang qui ne doivent rien aux Grecs ni aux Romains, qui se sont dépouillés de la perruque de Louis XIV pour reposer leur front sur le sein de quelque femme trois fois femme,—ni précieuse, ni ridicule,—faite pour aimer et non pour prêcher. Les femmes de ces belles saisons étaient pétries de pâte d'amour. Adrienne Lecouvreur appartient, par son génie comme par son cœur, à ces belles furies de la passion, à ces souriantes mélancolies du sentiment, qui font de la femme un être de raison dans la folie, ou un être de folie dans la raison.
VII.
MADAME DU CHASTELET.
Je n'ai jusqu'ici parlé que du philosophe en peignant la marquise du Chastelet, mais la femme avait beau se cacher, l'Amour brûlait le masque de Newton.
Il y a au musée de Bordeaux un joli portrait de madame du Chastelet, par Marianne Loir. La belle Émilie, tant calomniée dans le bureau d'esprit de madame du Deffant, est bien celle que Voltaire a aimée en prose et en vers:
Vous êtes belle, ainsi donc la moitié
Du genre humain sera votre ennemie;
Vous possédez un sublime génie:
On vous craindra; votre tendre amitié
Est confiante, et vous serez trahie.