C'est Voltaire qui a été trahi.

Dans ce portrait, la marquise est représentée dans son attirail: un compas d'une main, un œillet de l'autre; une sphère sur sa table,—pourquoi pas sur sa poitrine?—Elle a l'œil vif, la bouche spirituelle; l'amour et la science se disputent sa figure; mais «ceci a tué cela».

La Tour, qui a peint Voltaire, a peint aussi la marquise du Chastelet. Madame du Deffant, un peintre qui dévisageait tout le monde, ne l'a pas montrée sous les mêmes couleurs de pêche et de framboise. «Représentez-vous, disait-elle dans son salon, une maîtresse d'école, sans hanches, la poitrine étroite, avec une petite mappemonde perdue dans l'espace, de gros bras trop courts pour ses passions, des pieds de grue, une tête d'oiseau de nuit, le nez pointu, deux petits yeux vert de mer et vert de terre, le teint noir et rouge, la bouche plate et les dents clair-semées. Voilà donc la figure de la belle Émilie, sans parler de l'encadrement: pompons, poudre, pierreries de six sous. Vous savez qu'elle veut être belle en dépit de la nature et de la fortune, car elle n'a pas toujours une chemise sur le dos.—Allons, allons, dit madame Geoffrin, nous pénétrons dans la vie privée. Madame du Chastelet a tout ce qu'il faut: un mari, un amant, un philosophe, un mathématicien, un poëte, et non moins de chemises.—Madame du Chastelet, continua Pont de Veyle pour finir le portrait, est une maîtresse d'école; mais elle enseigne à lire à l'Amour.»

Voltaire avait connu la marquise du Chastelet toute petite fille chez son père, le baron de Breteuil. Quand il devint un grand homme, elle devint une grande dame. Elle avait son tabouret à la cour; elle avait surtout les priviléges de la beauté et de l'esprit. L'étoile cherche l'étoile, la flamme cherche la flamme. Quand la marquise du Chastelet revit Voltaire, elle eut l'art de cacher sa science; quand Voltaire revit la marquise du Chastelet, il eut l'esprit d'être plus amoureux que poëte. Durant tout un hiver, ils se rencontrèrent tous les jours comme s'ils ne se cherchaient pas. Ils avaient toujours oublié de se dire quelque chose. Un soir, Voltaire rappela à la jeune femme qu'il avait fait sauter la jeune fille sur ses genoux; ce soir-là, «elle voulut, comme autrefois, sauter sur les genoux de M. de Voltaire.»

Le beau monde de Versailles et de Paris s'émut un peu de voir la belle marquise quitter sa place au jeu de la reine et à l'église pour se damner avec Voltaire. Mais Voltaire la consola par ces vers:

La jeune Églé, de pompons couronnée,

Devant un prêtre à minuit amenée,

Va dire un oui, d'un air tout ingénu,

A son mari qu'elle n'a jamais vu.

Le lendemain en triomphe on la mène