Elles n'étaient plus que deux au monde, la mère et la fille. La mère retourna à Dieu, la fille retourna au couvent. Le château d'Harcours, cette belle ruine solitaire de l'Orléanais, ne fut plus hanté que par les chouettes.

Pourquoi la mère mourait-elle si jeune et pourquoi parlait-elle de la légende du bien et du mal? On disait là-bas que son mari s'était tué à ses pieds par jalousie et qu'il se vengeait au delà du tombeau. On disait aussi que sa vengeance frapperait Lucia qui portait son nom, mais qui n'était pas sa fille.

Jusqu'à dix-sept ans, Lucia, toute en Dieu, ne pensa qu'à revêtir la sombre robe des carmélites; mais, tout d'un coup, il y eut un réveil dans cette jeune fille. C'est que ce jour-là elle se vit belle dans son miroir. Il lui sembla qu'elle était appelée, elle aussi, aux joies de la vie.

Elle avait une tante à Paris, une mondaine prodigue, qui comptait déjà sur la fortune de la carmélite pour doter ses filles; aussi ne fut-elle pas peu surprise d'apprendre que sa nièce était retournée au château d'Harcours.

Elle lui écrivit et lui représenta qu'elle était bien jeune pour habiter une pareille solitude. Mais la jeune Lucia répondit que cette solitude lui était douce pour vivre dans le souvenir de son père tué à la bataille d'Orléans, et de sa mère morte en pleurant son père; ces deux souvenirs seraient sa sauvegarde.

C'était au temps des vacances, la tante emmena ses filles au château pour revoir de près cette jeune folle qui voulait vivre de la vie et non s'enterrer vivante. Lucia fut charmante pour sa tante et ses cousines.

—Vous n'y perdrez rien, leur dit-elle gentiment, j'avais dit que ma dot serait partagée par mes deux cousines. Nous ferons trois parts, au lieu d'en faire deux, et d'ailleurs, qui sait si je me marierai jamais, car je me sens bien sauvage.

En effet, Lucia aimait les bois, les ravins, les chutes d'eau. Il ne se passait pas de jour qu'elle ne songeât à retourner au couvent; la gaieté babillarde de sa tante et de ses cousines l'irritait jusqu'aux larmes, quoiqu'elle les aimât toutes les trois. Elle aspirait au temps où elle se retrouverait seule. En attendant, la mode avait ses grandes entrées au château; Lucia était métamorphosée en Parisienne, tandis que tout un ameublement Louis XVI panaché de japonisme transformait les salons, la salle à manger et les chambres habitables. On pouvait se permettre quelques folies sur l'inspiration de la tante, car la fortune de Lucia lui donnait cent cinquante mille livres de rente.

Après un mois de séjour au château, où on ne recevait que trois ou quatre familles provinciales, oubliées et embéguinées, la tante et les cousines reprirent la route de Paris à toute vapeur, quelque peu surprises de voir que la châtelaine ne voulait pas être du voyage. Que ferait-elle là, seule pendant tout un hiver, avec une gouvernante revêche et des serviteurs qui semblaient des fantômes, tant Lucia leur avait imprimé par sa dignité silencieuse le caractère de la solitude?

—Enfin nous respectons ta volonté, lui dit la tante, en l'embrassant, tu vas mourir d'ennuis, tu es bien heureuse que je t'aie abonnée à la Vie parisienne, et à l'Art de la Mode.