—Oh! ma tante, je ne lirai pas de journaux.
Lucia savoura pendant quelques jours le plaisir d'être seule; elle alla plus souvent au cimetière, elle ne manqua pas la messe un seul jour.
Elle poursuivait ses rêveries dans les sentiers perdus du parc, s'égarant jusque dans les bois voisins. Le soir, elle lisait beaucoup; ses romans, c'était la vie des Saintes; elle regrettait de ne pouvoir, à son tour, marquer une légende dans l'histoire chrétienne.
Elle avait pourtant des aspirations mondaines. Le matin, devant sa psyché, elle ne pouvait s'empêcher de sourire à sa beauté, comme on sourit au ciel, aux lys et aux rosés, comme on sourit à la chanson et à la mélodie. Ce n'était pas la beauté rayonnante des filles d'Eve: ce n'était que la vision de la beauté. Je ne sais quoi d'idéal et de divin; mais comme l'âme illuminait la figure, les grands yeux bleus sous les cils noirs avaient une éloquence extrahumaine.
La gouvernante eut peur un jour de la voir suivre bientôt sa mère; sans lui rien dire, elle la mit à un régime tonique; comme elle était en pleine sève, elle reprit plus fortement racine; ses pâleurs se colorèrent gaiement; la grâce succéda à la délicatesse; ses bras en fuseaux s'arrondirent; ses seins effacés soulevèrent sa robe. Ce fut une demi-métamorphose, grâce aux gelées de gibier et au vin de Château-Yquem, sans que Lucia s'aperçût de cette autre manière de vivre.
Un matin d'hiver, après avoir pendant quelques jours admiré les blancheurs de la neige, Lucia partit pour Paris, où elle surprit sa tante et ses cousines par sa beauté plus vivante.
«Hélas! dit la plus jeune des cousines, qui n'était pas jolie, si j'avais la figure de Lucia, je me passerais bien de dot.»
Lucia, sans se faire trop prier, voulut bien aller dans le monde; mais comme elle était inconnue partout, elle supplia sa tante de ne jamais dire qu'elle fût riche, de la représenter au contraire comme une orpheline pauvre, bien plus près du couvent que du mariage.
II
En ses derniers jours, Mme d'Harcours avait dit à sa fille: «Si tu dois te marier, je veux que tu épouses Henry.»