TROIS PAGES DE LA VIE DE VALLIA
V
TROIS PAGES DE LA VIE DE VALLIA
I
Qu'est devenue Mme la comtesse de la Châtre, qui, dans son joli nid des Champs-Elysées, appelait tous les oiseaux chanteurs de son temps? On n'a jamais été plus charmante ni plus hospitalière. La Guéronnière trônait mélancoliquement sur la branche; aussi disait-on: «Ah! le bon billet de la Châtre à La Guéronnière!» Ces oiseaux bleus s'enivraient de platonisme et roucoulaient les dernières phrases de l'amour aérien sur les airs connus de Lamartine. Ce que c'est qu'une bonne école. Aujourd'hui, l'école est fermée; on ne roucoule plus, on s'engueule à belles dents et l'on casse la branche aux chansons. M. Thiers n'a-t-il pas été le chef des naturalistes quand il disait d'une femme ou à une femme: «Belle chair. Je voudrais y mordre?»
La comtesse de la Châtre est sans doute allée où vont les roses d'antan. Le coup de foudre de 1870 l'a emportée dans l'oubli. Ses salons ne se sont pas rouverts, ce qui est bien dommage, car on n'y rencontrait que des gens d'esprit et des charmeuses.
Et puis, c'était le dernier salon où l'on jouait de la harpe, ce qui faisait la joie d'Henry de Pène, de Saint-Victor, de Guy de Charnacé, d'Émile de Girardin et d'Henri Delaage, ce familier de la maison, qui avait prédit toutes les catastrophes du second empire—et la chute de Vallia.
Un soir, après-dîner, Mme de la Châtre nous avait promis une joueuse de harpe incomparable.
Quand cette merveille apparut, ce fut comme une vision, tant elle était blanche, mince, svelte, diaphane. Avec cela, la grâce brisée des stances romantiques. Elle semblait descendre d'une des fresques d'Ange de Fiesole.