Il me parut impossible que ces doigts légers eussent raison de la harpe dorée qu'on apporta devant elle; mais, dès qu'elle se mit à l'oeuvre, tout le monde fut émerveillé de sa force comme de son jeu. La victoire est toujours aux femmes minces. Toutefois, après la première mélodie, la jeune fille abandonna la harpe pour tomber, toute pâle, sur le fauteuil le plus proche. On courut à elle, comme pour la secourir. « Ce n'est rien, » dit-elle. Mais ses deux jolis seins, enfermés dans son corsage à la Pompadour, semblaient battre des ailes comme des colombes dans une cage trop petite.

Mme de la Châtre la souleva et me pria de la conduire avec elle dans sa chambre, dont les fenêtres étaient ouvertes. Je l'emportai dans mes bras. La joueuse de harpe se pencha sur la balustrade d'une des fenêtres pour respirer l'air vif.

Il y a trop de monde, me dit-elle. Comme je demeure à deux pas d'ici, je suis venue bien vite, bien vite, j'ai monté l'escalier en toute hâte. A peine entrée, on m'a traînée sans pitié devant la harpe; vous comprenez pourquoi je me suis presque évanouie.

Les maîtresses de maison sont cruelles, comme les directeurs de théâtre; elles sacrifient tout à leur monde. Elles brûleraient la maison pour donner un feu d'artifice.

La joueuse de harpe, qui était revenue à elle, me demanda si l'on pouvait, sans rentrer dans les salons, passer par l'antichambre pour partir.

—Oui, mais vous allez faire un vrai chagrin à tous ceux qui vous ont entendue, s'ils ne vous revoient pas.

—Qu'est-ce que ça me fait?

—Et à moi donc?

—Je ne sais pas pourquoi je suis venue ici, puisque je ne connais même pas la maîtresse de la maison. On m'a dit que c'était pour me donner de la célébrité, parce qu'il n'y a ici que des gens célèbres. Mais je la connais cette monnaie-là! Tout cet hiver j'ai joué dans de pareilles maisons; je n'en suis pas plus connue ni plus riche.

—Ce n'est donc pas pour vous amuser que vous jouez de la harpe?