—Quoi, cette gentille Pâquerette qui vous aimait tant?

—Oui, elle m'a trahi pour un amoureux qui jouait les Berton, un cancre de théâtre, un cabotin de province.

Ce coup m'avait frappé, mais je voulus donner du coeur à l'âme de ce pauvre garçon.

—Eh bien! il n'y faut plus penser.

—N'y plus penser! mais c'est ma vie, je meurs de ne plus la voir.

—Voyons, soyez un homme. Quand on est un brave coeur comme vous, quand on a un talent comme le vôtre, quand on a vingt-quatre ans, il faut avoir le courage de braver un amour malheureux. Si je jouais du violon comme vous, je voudrais enchaîner toutes les femmes.

—Ah! mon violon, dit Bouquet en baissant la tête, je lui ai mis pour longtemps un voile noir.

—Allons, allons, dans tout artiste il y a l'homme de coeur et l'homme de talent; il faut que l'homme de talent sauve l'homme 'de coeur.

Mon violon n'était pas loin; j'allai le chercher et je le lui mis dans les mains.

Il soupira et faillit le laisser tomber; mais tout à coup, comme si Bouquet avait été pris parle démon de la musique, il joua le grand air d'Orphée: «J'ai perdu mon Eurydice.» Ce fut sublime; j'étais tout ému. Ses lamentations m'arrachèrent une larme.