Octave trouva sa tante bien vieillie, de plus en plus ridicule avec ses modes composites, de moins en moins imposante avec ses airs de châtelaine altière—du temps des châteaux à pont-levis.

On s'embrassa sans trop d'effusion. La tante y mit de la dignité, le neveu eut peur de se barbouiller de rouge et de blanc, ce qui lui arrivait bien quelquefois avec ces demoiselles. «Eh bien! monsieur le duc Octave de Parisis, mon neveu par la grâce de Dieu, sans que la volonté nationale y soit pour rien, avez-vous deviné pour quoi je suis venue à Paris?—Non, ma tante.—Eh bien! je vais vous le dire. Seulement, pas un mot à Geneviève.—Je devine! dit Octave avec effroi.—Ma tante, vous avez rêvé un mariage entre le cousin et la cousine.—Oui, monsieur, deux grands noms, Parisis et La Chastaigneraye! Voilà ce qui s'appelle ne pas mettre d'alliage dans l'or, c'est du premier titre. Il y a des chevaliers de Malte et des chanoinesses des deux côtés.» La vieille fille avait failli épouser un chevalier de Malte: pour elle c'était l'idéal du vieux monde. «Octave Parisis dit à sa tante qu'il était désolé de la contrarier dans ses desseins, mais il y avait selon lui un abîme entre la nièce et le neveu.—Un abîme! qu'est-ce que cela veut dire?—Cela veut dire que le cousin n'épousera jamais sa cousine. J'ai ce préjugé-là, moi, il faut varier les races, sans compter que je ne veux pas me marier.—Ah! vous ne voulez pas vous marier, monsieur! Ah! vous ne voulez pas épouser une La Chastaigneraye! Eh bien, le jour de mes funérailles vous vous en repentirez.»

Mlle de Parisis, avec colère et d'une main agitée, prit une photographie, faite la veille par un artiste bien connu, qui avait voulu accentuer le caractère en donnant un coup de soleil de trop.

C'était le portrait de Mlle Geneviève de La Chastaigneraye.

M. de Parisis ne reconnut pas du tout, dans ce barbouillage de nitrate d'argent, cette adorable créature qu'il avait vue, la veille, dans l'avenue de la Muette, marquant la neige d'un pied idéal et se dessinant à travers les ramées avec la grâce d'une chasseresse antique.

Il n'avait pas reconnu non plus sa tante dans la vieille dame en cheveux blancs. Il est vrai qu'il l'avait si peu regardée!

N'est-ce pas qu'elle est belle? dit Mlle de Parisis.—Oui, dit Octave sans enthousiasme, un peu trop brune, peut-être.—Comment, trop brune? Ma nièce a les yeux noirs, mais elle est blonde, ce qui est d'une beauté incomparable.—Alors, ma tante, pourquoi me donnez-vous ce portrait d'une Africaine?—Je vois bien, monsieur, que vous êtes indigne de la regarder. Allez! allez! courez les comédiennes et les courtisanes, je garderai ma chère Geneviève pour quelque duc et pair sans déchéance.—Duc et pair, dit Octave en riant, c'est le merle blanc; mais enfin, le merle blanc va peut-être encore chanter sous les arbres de Champauvert.»

La tante se rapprocha d'Octave et l'embrassa sur le front. «Mauvais garnement, lui dit-elle, coeur endurci, libertin fieffé, athée voué au démon, tu aimes donc mieux épouser toutes les femmes?—Oui, ma tante.—Je te déshériterai!—Oui, ma tante. Il faut que je vous embrasse pour ce bon mouvement.»

Et Octave embrassa vaillamment la vieille fille.—«Eh bien! ne parlons plus de mariage, je ne veux pas la mort du pécheur.—D'autant plus, ma tante, que le mariage ne tuerait peut-être pas le pécheur.—Tu m'effraies. Moi qui voulais sauver Geneviève, j'allais la perdre en te la donnant. N'en parlons plus.»

On causa pendant une demi-heure. Octave prit, avec sa tante une tasse de chocolat au pain grillé, selon la mode de Champauvert, après quoi il se leva pour partir. «Reviens me voir souvent, il ne sera plus question d'épousailles.—Ma tante, venez me voir avec Mlle de La Chastaigneraye. Vous n'avez qu'à dire votre nom pour que toutes les portes de mon hôtel s'ouvrent à deux battants.—Eh bien! nous irons te surprendre. Ah! ça, monsieur, n'allez pas m'enlever Geneviève au moins! car je sais qu'on vous appelle le diable et que toutes les femmes vous aiment parce qu'elles ont peur de vous. Adieu, Satan. Si vous montrez vos yeux à Geneviève, je lui dirai que vous avez plus de femmes que la Barbe-Bleue.—Oh! ma tante, pour moi une cousine est sacrée.»