Comme Parisis dépassait le seuil de la chambre, sa vieille tante lui reprit la main: «A propos, donne-moi donc des nouvelles de ta fortune? Tu sais que ton château de Parisis tombe en ruines.—Je le rebâtirai en marbre.—La mine des Cordillères est donc toujours bonne?» Octave était devenu pensif, mais il répondit: «Oui, ce n'est plus une mine d'argent, c'est une mine d'or.»

Parisis monta à cheval et fit un tour matinal au Bois tout en disant:
«Je l'ai échappé belle!»

L'homme n'est jamais plus heureux que le jour où il a fui son bonheur.
Je pourrais signer cette sentence de Confucius, de Saadi ou de
Voltaire, pour lui donner plus d'autorité, mais la vérité ne signe
jamais ses aphorismes.

Quand Mlle de La Chastaigneraye revint de Saint-Etienne-du-Mont, sa tante l'embrassa et lui dit tristement: «Eh bien, ma chère Geneviève, ton cousin est un renégat. Crois-tu qu'il refuse ta main, ta main pleine d'or, cette main blanche et fière?»

Mlle de Parisis avait pris la main de sa nièce. «Puisqu'il ne veut pas m'épouser, dit Geneviève simplement, il m'épousera.—C'est bien, cela! Laisse-moi t'embrasser encore pour cette belle parole. Mais comment feras-tu ce miracle?—Vous ne croyez pas à la destinée, ma tante?—Je crois que la destinée ne travaille pour nous que si nous travaillons pour elle.—Ma tante, nous travaillerons pour notre destinée.—Etrange fille! Pourquoi l'aimes-tu?»

On ne sait jamais bien pourquoi on aime: dès qu'on raisonne sans déraisonner, il n'y a déjà plus d'amour. «Je le sais bien, dit Mlle de Parisis: tu aimes Octave parce qu'on t'a dit beaucoup de mal de lui, parce qu'à Champauvert tu ne regardais que son portrait, parce que tu l'as vu à la cour mardi, riant dans un bouquet de femmes, parce que tu l'as vu hier au Bois, dans l'avenue de la Muette, tout pensif pour t'avoir regardée.—Je l'aime parce que je l'aime, dit Geneviève ennuyée de tous les parce que de sa tante. Si vous ne m'abandonnez pas dans toutes mes tentatives romanesques, je vous promets que je serai la femme de mon cousin.»

Et la charmante fille, qui ne doutait de rien, se mit au piano devant un magnifique bouquet qu'elle avait acheté sur son chemin. A tous les coeurs amoureux il faut des fleurs, des parfums et des chansons. Voilà pourquoi les coeurs amoureux font la maison si gaie.

Dieu donne deux aurores aux femmes: la première vient après la nuit de l'enfance et répand sur le front l'auréole de la jeune fille; la seconde, plus lumineuse, brûle les cheveux d'un vif rayon: c'est l'aurore de l'amour. Il y a tout un monde entre la jeune fille qui n'aime que sa jeunesse et la jeune fille surprise par l'amour. Elle est transfigurée. Elle marchait avec la grâce naïve, mais abrupte encore; maintenant il semble qu'elle marche dans le rhythme des belles harmonies. Sa taille est plus souple, ses bras ont l'adorable abandon de la rêverie. Elle incline la tête ou la relève avec la désinvolture que donne la gaieté du coeur ou la mélancolie de l'âme. On ne respirait hier dans la maison sur ses pas légers que les chastes parfums des dix-sept ans; aujourd'hui, on boit par les lèvres je ne sais quelle savoureuse odeur de chevelure dénouée et de fleurs effeuillées. Hier c'était une écolière à son piano; d'où vient qu'aujourd'hui c'est l'inspiration qui chante? Hier elle répandait un charme discret et tempéré, aujourd'hui c'est toute une fête. La femme transperce à travers la jeune fille. C'est l'heure bénie où les battements du coeur sont comptés là-haut, car, à la première heure d'amour, la jeune fille prend les ailes de l'ange pour voler à son idéal. Mais combien qui retombent sur la terre pour ne plus jamais reprendre leur vol?

Geneviève en était à sa seconde aurore.

V