LES CURIOSITÉS D'UNE FILLE D'ÈVE

A quelques jours de là, on donnait une matinée musicale chez la duchesse de Persigny.

Tout Paris y était. Fut-ce pour cela que Mlle Régine de Parisis et Mlle Geneviève de la Chastaigneraye, qui pouvaient se faire ouvrir l'hôtel d'Octave à deux battants, se hasardèrent à entrer chez lui par l'escalier dérobé ou par l'entrée des artistes, ainsi nommée parce que les comédiennes passaient par là, comédiennes de théâtre et comédiennes du monde?

Comment Geneviève savait-elle que tous les jours, de deux à quatre heures, on pouvait suivre ce chemin dangereux sans être rencontré, attendu que les gens de la maison ne se montraient jamais sur le chemin de Corinthe dans l'après-midi? Comment Geneviève osait-elle se hasarder dans le labyrinthe de don Juan de Parisis? Comment Geneviève possédait-elle une petite clef d'argent qui ouvrait la porte du jardin?

Ce n'était pas le secret de la comédie, car je n'en sais rien. Octave avait donné çà et là beaucoup de ces petites clefs. Ce que je sais, c'est que Geneviève ouvrit cette porte et qu'elle entraîna sa tante par la serre, par l'escalier dérobé et par l'appartement intime d'Octave.

Mlle Régine de Parisis était aussi étrange dans ses actions que Mlle de La Chastaigneraye; c'est que dans leur innocence elles n'avaient peur de rien. Les coeurs les plus purs sont les plus braves.

Je ne peindrai pas avec quelle curiosité elles scrutèrent des yeux la vie familière d'Octave. Devant les portraits de femme la vieille fille se signa avec épouvante. Dans la bibliothèque—où il n'allait presque jamais,—elle salua avec un sentiment d'orgueil le père et la mère d'Octave; elle reconnut qu'il y avait de bons livres parmi les mauvais. Octave, tout au livre de sa vie, ne lisait plus ni les uns ni les autres.

Geneviève étudiait cet ameublement tout à la fois sévère et féminin, ces tableaux de maîtres et ces gouaches de sport, ces belles armes et ces mille riens de la vie parisienne, ces cabinets d'ébène qui gardaient leur gravité devant le sourire des chiffonnières en bois de rose.

La tante aurait voulu passer une heure dans le salon, où elle espérait trouver la splendeur des Parisis; mais Geneviève, qui savait qu'en descendant par le grand escalier on rencontrerait des gens de la maison, retint sa tante de toutes ses forces, en lui disant qu'elle avait toujours le temps de voir le rez-de-chaussée dans ses visites à Octave.

Pour elle, curieuse comme Ève, elle aurait voulu passer tout un jour à pénétrer son cousin par l'histoire de sa vie, qui était écrite sommairement dans sa chambre à coucher, dans son petit salon, dans son cabinet de toilette, dans sa salle d'armes, jusque dans son fumoir.