Tout était d'un luxe de haut goût. Octave aimait surtout les meubles d'art en marqueterie d'ivoire sur chêne, représentant les façades des plus beaux palais et des plus belles églises de la Renaissance; il aimait aussi les meubles travaillés par les mains féeriques des Chartreux du quinzième siècle, ces marqueteries qui sont des chefs-d'oeuvre de fini dans un encadrement grandiose.
Geneviève, qui s'y connaissait, s'arrêta devant des statuettes des déesses de l'Olympe en bronze doré attribuées au Verocchio. Elles ornaient les portes d'un meuble d'ébène à trois corps, gracieusement arrondi; elles étaient placées en sentinelles sur les portes dans des niches à peine fouillées entre des colonnes à chapiteaux corinthiens qui portaient des vases d'argent imités des vases de Castiglione. Geneviève admira aussi la sculpture des frontons; ses yeux suivirent les dessins de la marqueterie, où elle retrouva les arabesques de Raphaël. Tout appelait les yeux: les ornements à rinceaux, les frises toutes vivantes de chasses, de combats de lions, d'oiseaux, de feuillages, de scènes mythologiques.
Pendant que Geneviève se perdait dans le jeu des sculptures, Mlle de Parisis admirait sur la porte du centre les armoiries en argent de sa famille.
Devant ce meuble était une table pareillement en ébène: on y admirait trois tableaux encadrés d'arabesques. C'était Diane à la chasse, Diane à la fontaine, Diane endormie. La table était soutenue par trois cariatides; des sirènes en argent s'enroulaient à un pied monumental à têtes de chimères. Les chaises étaient dans le même style, incrustations d'ivoire, très fines sculptures, ornements, arabesques, amours et rosaces. Les gravures représentaient les grandes scènes de l'Iliade.
Dans d'admirables émaux cloisonnés, supportés par des pieds en bronze doré d'un fort beau travail, des fleurs rares s'épanouissaient en toute liberté. Geneviève cueillit une grappe blanche d'un arbre des tropiques, que Parisis avait failli cueillir le matin pour une autre main; elle la passa sur ses lèvres avec un sentiment indéfinissable de vague espérance.
La pendule sonna quatre heures. «Déjà quatre heures!» s'écria-t-elle en regardant un chef-d'oeuvre de Boule suspendu sur un panneau entre deux portes.
Elle ne prit pas le temps de regarder les jolies statuettes, les fines gravures du cadran, les acanthes des chapiteaux. Il était temps de partir, Octave pouvait rentrer et la surprendre. Elle s'arrêta pourtant encore, pendant près d'une minute, devant un tout petit cabinet en ébène, fermoirs et serrures d'argent, ornements à chimères.
C'était là le roman d'Octave, selon son expression. Toutes les lettres de femmes, tous les portraits de femmes,—je parle des petits dessins et des cartes photographiées,—étaient jetés pêle-mêle dans les tiroirs.
Un des tiroirs était ouvert. Geneviève y vit un gant, trois ou quatre lettres, un portrait. C'était le portrait d'une comédienne célèbre. A qui était le gant? Sans doute c'était un gant qu'il avait lui-même arraché à quelque petite main rebelle. Et les lettres? Ah! si Geneviève se fût trouvée toute seule!
Elle ouvrit un autre tiroir: des lettres, des portraits, des fleurs fanées: «Ce n'est pas un meuble, dit-elle, c'est un camposanto. Pourquoi laisse-t-il tous ces tombeaux entr'ouverts?»