«Ne voit-on pas d'ici la fille Louise Marty versant le poison sur le bouquet, et payant cher l'enfant qui le portait à son adresse? De là, elle court au chemin de fer pour dépister les soupçons car il faut tout prévoir. Mais ce n'était qu'une fausse route. En effet, le lendemain elle était sur la route de Champauvert pour s'assurer du message. On l'a vue errer autour du château. Que dis-je! on l'a vue pendant la messe, car rien n'arrête ces filles-là dans leurs audaces, venir se pencher au-dessus de la corbeille de fleurs, comme s'il n'y avait pas assez de poison dans le fatal bouquet.

«En conséquence, la nommée Louise Marty, dite Violette, est accusée d'homicide volontaire avec préméditation sur la personne de Mlle G—— de La C——, et d'homicide involontaire sur la personne de la fille Rose Dumont, au service de Mlle G—— de la C——»

Violette, toute troublée qu'elle fût d'être en spectacle et en pareil spectacle, entendit pourtant cet acte d'accusation qui n'admettait pas un doute. Chaque mot tombait sur son coeur comme un coup de poignard. Non pas qu'elle craignît pour sa vie, elle en avait fait le sacrifice, mais elle était frappée de stupeur à la seule pensée qu'on pût la croire empoisonneuse.

Le président procéda à l'interrogatoire, après avoir feuilleté rapidement le volumineux dossier du juge d'instruction. «Accusée, levez-vous.» Violette obéit, tout en laissant transparaître sa fierté. «Votre nom?—Louise Marty.—Pourquoi ce surnom de Violette?—Parce que j'aimais les violettes.—Où êtes-vous née?—A Paris, mais je suis originaire de Bourgogne.—Oui, l'instruction nous apprend que votre mère, Sophie Marty, est allée faire ses couches à Paris, car vous êtes fille naturelle.» Violette ne répondit pas. «Avez-vous quelques souvenirs de votre enfance? Pouvez-vous nous dire si votre mère vous a parlé de votre père?—Jamais.—N'avez-vous pas vu venir chez votre mère des habitants de Tonnerre ou des environs, M. de Portien, par exemple; car votre mère avait été femme de chambre de Mme de Portien.—Je ne sais pas, je ne me rappelle rien.—Vous auriez tort de vouloir cacher quelque chose.—Je me rappelle vaguement ce nom de Portien; mais ma mère ne me parlait jamais du passé; mon devoir n'était pas d'interroger ma mère: mon père ne m'avait pas reconnue. Nous avons mené dans les dernières années une existence bien misérable. Ma mère m'embrassait quelquefois en me disant: «Si je voulais, tu serais riche.» Je la regardais avec curiosité, elle se remettait aussitôt en disant: «Je suis folle!» Nous nous remettions à travailler.—Quel travail?—Ma mère raccommodait de la dentelle et je faisais des fleurs.—Vous ne vous expliquez pas ce paroles: Si je voulais, tu serais riche?—Il n'y a pas à s'y méprendre. Ma mère voulait me parler de mon père; je n'en doute pas, car elle était trop noble pour songer un instant que je pourrais être riche si elle me vendait.—En voyant Mme Portien au Lion d'Or, à Tonnerre, vous ne saviez pas son nom?—Non. C'était la seule femme qui fût dans la salle à manger, je m'adressai à elle, et elle eut la bonté de m'écouter. Voilà tout.—Vous savez aujourd'hui que votre mère a été au service de cette dame.—Je ne l'ai appris que dans l'instruction.—Pourquoi avez-vous envoyé un bouquet à Mlle La Chastaigneraye?—Je voulais dire un éternel adieu à M. de Parisis.—Il avait commencé avec moi par un bouquet de violettes, je voulais finir avec lui avec un bouquet de roses. Cela était si peu prémédité, que je me fusse contentée sans doute de lui écrire une lettre, si le hasard n'eût mis dans mes mains ce fatal bouquet.—Croyez-vous donc que le bouquet fût empoisonné avant d'arriver dans vos mains?—Non, puisque je l'ai respiré et que je ne suis pas morte.—Alors, comment vous expliquez-vous que ce bouquet ait été empoisonné à Champauvert?—Je ne sais rien. Je n'y étais pas.—Vous y étiez, vous l'avez avoué dans l'instruction. —J'étais autour du château et non pas dans le château.—La femme Barjou vous a vue sur la place publique vous approcher de la corbeille et entr'ouvrir le papier qui enveloppait le bouquet.—J'ai retiré ma lettre à M. de Parisis. Si à cet instant j'ai empoisonné le bouquet, c'est que mes larmes était empoisonnées.»

Le procureur impérial eut un sourire railleur et murmura: «La comédie du sentiment!» L'interrogatoire n'était pas fini. Puisque vous vous dites innocente, qui donc est le coupable: Car c'est un fait acquis, Rose Dumont est morte du poison, et Mlle de la Chastaigneraye n'a survécu que par miracle, tant les choses avaient été bien faites.—Je ne sais rien, si ce n'est que le bouquet est bien mon bouquet.—En retournant à Tonnerre, vous persistez à dire que vous n'avez pas rencontré le petit joueur de violon?—Je ne l'ai pas revu.—Ceci est bien singulier, car MM. les jurés savent déjà qu'il a été impossible de retrouver cet enfant.—Est-ce que je suis accusée aussi de l'avoir assassiné?—Non! la justice n'accuse pas, quand elle n'a pas de preuves.» Et, d'un air sévère, le président fit signe à Violette de s'asseoir.

On appela les témoins à charge. On savait d'avance tout ce qu'ils diraient. On avait espéré quelques-unes de ces révélations inattendues qui jettent une vive lumière sur les causes obscures; mais rien.

Ce fut une bien grande curiosité quand parut M. le duc de Parisis, cité par l'accusation comme témoin à charge; mais on savait bien qu'il serait témoin à décharge. Il raconta très simplement ce qu'il avait vu, tout en déclarant, sur son âme et sur sa conscience, comme s'il fût juré dans l'affaire, que l'accusée n'était pas coupable. Il ne nia pas que le bouquet ne fût empoisonné, mais, selon lui, jamais la main de Violette n'avait versé le poison.

Comme on le tenait pour très savant en toutes choses, l'avocat de l'accusée le pria de donner quelques explications sur cet abominable empoisonnement par l'asphyxie instantanée. Il ne se fit point prier. Il rappela que depuis le seizième siècle, si on n'avait plus le secret du poison des Médicis, il n'était pas douteux pour lui qu'un chimiste ne pût le retrouver avec la noix vomique, la ciguë et l'acide prussique. Il conta que beaucoup d'expériences avaient été faites par Magendie et Cabarrus sur des chiens, qui n'avaient pas eu le temps de respirer, tant la mort les foudroyait. Pour M. de Parisis, le bouquet n'en était pas moins un prodige; puisqu'il avait été cueilli à Tonnerre, vers le soir du samedi, on savait dans quel jardin; il n'avait pu traverser, de Tonnerre à Champauvert, le laboratoire d'un chimiste: et pourtant il donnait la mort à Rose Dumont, qui l'avait respiré après Mlle de La Chastaigneraye. «Aussi me permettrai-je, continua M. de Parisis, de trouver étrange que ce procès se fasse en l'absence du seul témoin qui pourrait dire la vérité; le petit joueur de violon.—Pensez-vous donc, demanda le président avec raillerie, que cet enfant soit le coupable?—Non; mais je pense que puisqu'il n'est arrivé à Champauvert que le lendemain, à l'heure de la messe, c'est qu'il s'est arrêté en route.—Eh bien! il n'y a pas de—chimiste de Tonnerre à Champauvert?—Qui sait?—Je le sais bien, moi, dit l'avocat. L'enfant à fait l'école buissonnière. Mais j'espère n'avoir pas à accuser pour défendre.»

Parmi les témoins à décharge, Mme de Portien se présenta la première.

Quand elle parut, on fit cette remarque pour la première fois: bien que Violette fût belle et que Mme de Portien fût laide, il y avait entre elles quelque ressemblance, je ne sais quel lointain air de famille. «Voyez donc, dit à sa voisine une des curieuses venues de Paris, ce petit signe de beauté au coin de la lèvre, elles l'ont toutes les deux.»