Une vague idée de la vie aventureuse de Mme de Portien courait dans l'auditoire. On avait réveillé un écho de vingt ans; quand la mère de Violette était partie pour Paris, elle était partie avec Mme de Portien, accusée de vouloir cacher une faute avant son mariage. Nul n'avait osé dire cela tout haut, mais beaucoup l'avaient pensé; or, comme cette idée était revenue à la surface, il ne semblait pas impossible que l'accusée fût la fille de Mme de Portien, un de ces enfants perdus qu'on jette derrière soi et vers lesquels on ne se retouche jamais.

Aussi fut-ce avec une vraie émotion qu'on vit paraître Mme de Portien. Le président la salua imperceptiblement, tout en lui demandant ses noms. Elle répondit qu'elle se nommait Ange-Virginie de Pernan, petite-fille du duc de Parisis, mariée à M. Théodore de Portien, mais séparée de corps et de biens depuis longtemps. «Dites-nous ce que vous savez.—Ce sera bientôt dit. J'étais au Lion-d'Or, à Tonnerre; cette dame est venue s'asseoir à ma table, elle m'a demandé s'il y avait loin pour aller à Parisis; nous avons causé quelques minutes. Une des filles de l'hôtel m'a offert un bouquet que j'ai refusé; cette dame a pris le bouquet et l'a envoyé à M. de Parisis, qui était au château de Champauvert. Voilà tout ce que je sais. J'avais dit tout cela dans l'instruction, et j'espérais ne pas être forcée de paraître à ce triste procès.—Mais vous étiez là quand l'accusée a empaqueté le bouquet; n'avez-vous rien vu qui pût éveiller vos soupçons?—Non. J'ai beau réveiller mes souvenirs…—Dans quel esprit avez-vous trouvée l'accusée?—J'ai trouvé une amoureuse qui ne savait pas bien ce qu'elle disait. Cela m'a amusée un instant, parce que je pensais à mon cousin de Parisis; mais cinq minutes après, j'étais sur le chemin de Pernan et je ne songeais plus à cela.»

Mme de Portien voulait se retirer, mais le président la pria d'aller s'asseoir au banc des témoins. Octave, qui était resté au banc de Me Lachaud, alla s'asseoir à côté de sa cousine. Mme de Portien lui dit combien elle était désolée de tout cela; elle trouvait Violette fort jolie et elle était loin de faire au duc de Parisis un crime de son amour pour elle. «Vous avez raison, dit Parisis sans façon, de trouver que Violette est belle, car j'entends dire autour de moi que vous vous ressemblez.—Comment! je ressemble à cette fille!—Mais, ma cousine, on pourrait se ressembler de plus loin.»

Le tribunal écoutait toujours les témoins à décharge. Violette avait demandé le témoignage de la propriétaire de la maison qu'elle habitait rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel. Cette femme peignit l'accusée sous les couleurs les plus sympathiques; elle l'avait toujours connue honnête, laborieuse, dévouée à sa mère, ne sortant le dimanche que pour aller à la messe. Elle l'avait surprise une fois qui achetait des cerises pour déjeuner; une pauvre femme était survenue, elle avait abandonné les cerises, pour remettre l'argent à cette mendiante. Cette simple action de déjeuner d'une aumône donnait l'idée de son coeur et aurait dû lui porter bonheur; mais Dieu éprouve les plus braves et les plus pures.

Le président demanda au témoin si elle n'avait ouï parler du père de l'accusée. «Monsieur le président, il y aurait bien à dire; Mme Marty ne m'a fait que des demi-confidences. Si vous voulez savoir mon opinion, mais je puis me tromper, c'est que Mlle Violette, puisque c'est aujourd'hui son nom, n'est pas la fille de Mme Sophie Marty. —Ah! madame! s'écria Violette, laissez-moi au moins ma mère!»

XI

LA MÈRE DE VIOLETTE

A cet instant une femme se trouva mal. C'était Mme de Portien. Les débats furent interrompus une minute. On emporta Mme de Portien évanouie. «Parlez, dites tout ce que vous savez, dit le président au témoin.—Eh bien, monsieur le président, je crois que Mme Marty a caché la faute d'une autre personne que je ne connais pas. Quand elle était en retard pour payer son loyer, la pauvre femme se croyait obligée à quelque confidence. «Ah! si je voulais, disait-elle, j'aurais de l'argent, mais j'ai peur du scandale, et puis qui sait si on ne m'arracherait pas cet enfant?» Et je lui parlais du père, et elle me répondait, le dirai-je? comme une femme qui n'a jamais eu ni mari ni amant. A travers toutes ces phrases ambiguës, je croyais voir une fille innocente se sacrifiant à une fille coupable.»

Ce fut le tour de la mère de Rose Dumont. Cette femme vint toute éplorée demander vengeance. Mlle de La Chastaigneraye avait eu beau lui donner de quoi se croiser les bras, elle ne lui rendait pas sa fille. Elle était bien sûre que le poison avait été mis par cette étrangère qui n'avait fait que paraître et disparaître.

Quelques autres témoignages vinrent à la suite qui firent pénétrer dans l'esprit des jurés la culpabilité de Violette.