Elle alla soulever le rideau de la fenêtre. Octave était toujours là. «Un homme sur le balcon! s'écria-t-elle.—Madame, ouvrez-moi, de grâce!—Passez votre chemin.—Madame, je vais briser les vitres.»

Blanche se décida à ouvrir la fenêtre. «Mais, monsieur, je suis chez moi.»

Octave se jeta aux genoux de Mme de Biançay. «Madame, pardonnez-moi, je vous en supplie, c'est toute une histoire que je ne vous dirai jamais.—Est-ce une gageure, monsieur?—Non, madame, c'est un quiproquo. M. Sardou vous expliquera cela dans une de ses comédies. Adieu, madame.»

La baronne avait reconnu Parisis. «Ah! vous voulez vous en aller par la porte quand vous êtes entré par la fenêtre; non, monsieur, je vous défends ma porte.—Mais, madame, je ne puis pas m'en aller par le même chemin, car je dois vous dire la vérité: il y a par là un revolver. J'allais partir avec sa femme pour le bal de l'Opéra—en tout bien, tout honneur,—mais il est rentré! Je me suis enfui sur le balcon pour garder mon incognito, mon Othello m'a poursuivi et me voilà à vos pieds. Ah! madame, si j'ai escaladé votre balcon, ce n'est pas sans danger, car vous êtes défendue par des chardons fort aigus, j'ai failli y rester.—Je vous remercie de la préférence; pourquoi n'avez-vous pas pris l'autre balcon? c'est celui d'une danseuse. Ainsi mon appartement n'est plus maintenant qu'une grande route. On entrera chez moi sans dire gare! On y passera pour aller à la Bourse; on y donnera des rendez-vous; je ne désespère pas d'y voir passer un jour les arbres du bois de Boulogne pour aller aux Champs-Elysées.—Adieu, madame, je suis profondément touché de cette hospitalité d'un instant, sans cela j'étais forcé de descendre quatre étages per-pen-di-cu-lai-re-ment! comme une goutte de pluie.—Encore une fois, monsieur, vous ne vous en irez que par la fenêtre. Songez donc, si mes gens vous voyaient ici, je serais perdue. Il est minuit passé; une jeune femme ne reçoit pas de visites à pareille heure.—C'est vrai, madame, je suis désolé d'être entré chez vous si matin; mais que voulez-vous que je fasse? Attendez donc … Il me semble … c'est bien cela … vous êtes Mme la baronne de Biançay? j'ai eu l'honneur de jouer la comédie avec vous au château de Marchais.»

Octave avait pris son lorgnon. La baronne prit sa lorgnette. «Est-ce possible! J'avoue que je ne vous avais pas encore regardé. Quoi! M. de Parisis!—Permettez-moi, madame, de commencer par déposer une carte à vos pieds; car enfin, il faut procéder par ordre. Maintenant, voici une carte cornée.—C'est cela. Et à la troisième visite vous passez par la fenêtre.—Si vous saviez comme je vous aime!—Depuis combien de minutes?—Depuis toujours; ceux qui s'aiment ici-bas se sont aimés dans une autre vie.»

Le duo devenait fort joli, mais il se changea malencontreusement en trio. Le mari outragé avait à son tour franchi les chardons, à son tour il frappait à la fenêtre. «C'est sérieux, dit la baronne. On frappe à la fenêtre; c'est le mari de ma voisine.» Le mari de la voisine cria d'une voix de tonnerre: «Madame, ouvrez la fenêtre, ou je brise les vitres.» Madame de Biançay cria: «Monsieur, je vous prie de passer votre chemin.—Madame, dit Octave, le mari se fâche. Avez-vous des armes?—Oui, un poignard.»

L'Américain donna un coup de pied dans la glace. Parisis saisit une chaise. «Je vais lui passer cette épée à travers le corps.—Madame, un homme se cache ici, cria le mari outragé.»

Octave s'avança vers le revolver: «Je ne me cache pas, monsieur, je suis chez Mme Biançay parce que je vais l'épouser. Si j'ai passé par chez vous, c'est parce que je me suis trompé de numéro. Êtes-vous content?—Tout s'explique. Je suis content! Je vous prie, madame, de me pardonner cette visite nocturne, si j'ose m'exprimer ainsi. Je payerai les verres cassés.»

Octave allait offrir un bougeoir au mari content, mais il était déjà parti.

Mme de Biançay se croisa les bras pour admirer l'impertinence d'Octave. «Monsieur de Parisis, maintenant que je vous ai sauvé de la vengeance du mari, vous n'avez plus rien à me demander et vous allez me dire un éternel adieu.—Un éternel adieu! j'aimerais mieux m'en aller par où je suis venu. Je vous aime et je vous supplie de m'écouter.—Quand vous passerez par la porte.—Par la porte de l'église avec vous à mon bras. Vous me prenez par les sentiments. Mais vous savez bien que je suis mariée.»