Mme de Biançay prit un flambeau. «Si vous voulez avoir le droit de revenir, allez-vous-en.—Comment, vous mettez à la porte un homme qui passe par la fenêtre.—Taisez-vous, vous me faites frémir! aussi je sais bien ce que l'avenir vous réserve. Vous finirez dans un château avec une gardeuse d'oies.—Non, madame, rassurez-vous, je serai foudroyé comme Don Juan, dans les bras d'une belle femme qui n'aura encore rien gardé du tout.—Dieu vous mène à cette terre promise!—La terre promise, c'est vous.—C'est la première venue.—Non, c'est vous. Avant de vous voir, je vous aimais, car vous êtes mon idéal. Depuis que je vous ai vue, je vous adore.—Et les autres? Et Mlle Violette de Parme? Et la comtesse d'Antraygues? Et Mme d'Argicourt? Et celle-ci et celle-là?—Que voulez-vous! Les pêches de l'espalier voisin me donnent toujours soif.—Et vous croyez que je vais descendre de l'escalier pour vous.»
Octave embrassa la baronne. «Quelle saveur et quel parfum!—Mais la voisine?—Sérieusement, je n'ai passé chez elle que pour arriver chez vous.—C'est le chemin le plus court. Mais que dira-t-elle?—Elle pensera que vous avez sauvé son honneur.—Oui! oui! en perdant le mien.—Vous êtes si belle qu'il n'est pas impossible que vous ne le retrouviez.—Je ne comprends pas.—Ni moi non plus. Comme vous avez de beaux cheveux! Il vient un rude vent par cette vitre cassée. Si nous passions dans votre chambre?—Ah! M. de Parisis, ayez pitié de moi, car mon mari….»
Octave avait entraîné Mme de Biancay qui, déjà toute échevelée, se croyait encore forte dans sa vertu.
Les derniers mots de la causerie se perdirent dans le bruit du vent. Mais tout n'était pas dit. Le mari du balcon, qui avait réfléchi, revint furieux. «Non, s'écria-t-il, on ne se sera pas impunément joué de moi, je me vengerai.»
Cette fois, ce n'était plus un mari de comédie, mais un mari de mélodrame. Il acheva de briser la glace. Après quoi, déjà content de cette belle action, il passa l'avant-corps tout entier. Et comme il n'y avait personne, il s'écria:—«Ah! je tiens mon homme, cette fois.» Il entra. Sans doute il allait chercher le duc de Parisis dans les pièces voisines, quand on sonna à la porte. Comme il ne savait pas bien ce qu'il faisait, il alla ouvrir.
Un homme tout aussi emporté que lui entra par la porte comme un coup de tonnerre. C'était le mari de dessous, le Maure de Venise. «C'est trop me braver, dit-il au mari du balcon, croyant avoir affaire à M. de Parisis.»
Il n'y avait pas de lumière dans l'antichambre. «Mais, monsieur, je ne vous connais pas, dit le mari du balcon.—Et moi, monsieur, je vous connais trop. Vous avez monté un étage de plus parce que j'étais chez moi; vous vous êtes dit sans doute que ma femme monterait chez la baronne de Biançay, car la baronne est indulgente aux actions des autres. Quelles sont vos armes, monsieur?—Mes armes! les voilà!»
Et le mari du balcon saisit le mari du dessous pour le mettre à la porte. Naturellement celui-ci résista par les mêmes armes.
Et pourtant ni l'un ni l'autre n'étaient habitués à un pareil duel. C'étaient deux hommes d'honneur, plus ou moins—malheureux,—pénétrés des principes d'une bonne éducation.
Cependant le duc de Parisis et Mme de Biançay s'inquiétaient quelque peu de ce beau tapage. Octave remettait déjà ses gants pour rappeler les maris à l'ordre, mais ce ne fut pas lui qui arriva le premier sur le champ de bataille, tant il trouvait doux d'apaiser la belle effarouchée.