Ce fut le mari de Mme de Biançay. Comme elle l'avait pressenti, il pouvait rentrer cette nuit-là. Et même elle aurait dû en être sûre, puisqu'il avait annoncé son retour pour la nuit suivante. Mais il y a des heures où les femmes n'ont pas la science des hommes. Tant pis pour les hommes qui arrivent avant l'heure qu'ils ont annoncée: ils sont deux fois dans leur tort.

Ce qui est certain, c'est que M. de Biançay, suivi d'un domestique qui portait une valise, arriva pour faire une charmante surprise à sa femme, au moment où le mari du balcon et le mari du dessous s'agitaient dans son antichambre; c'était une belle gymnastique en l'honneur de M. le duc de Parisis. «Qu'est-ce qui se passe chez moi?» se demanda-t-il tout abasourdi.

Il ne fallut pas cinq secondes pour que la colère l'envahît et lui montât à la tête. C'était un homme taillé en hercule, qui n'abusait pas de sa force, mais qui, plus d'une fois pourtant, avait prouvé qu'il ne fallait pas lui marcher sur le pied. Il saisit le mari et le jeta dans l'escalier. C'était le mari du dessous. Celui-ci eût peut-être remonté, si le mari du balcon, qui roulait à son tour, ne lui eût interdit ce chemin-là.

Ce fut une belle fricassée de museaux, selon l'expression d'Octave, car je ne me permettrais pas de parler ainsi de maris malheureux. Non seulement les deux maris roulèrent et continuèrent leur duel, mais ils entraînèrent dans leur chute le domestique de M. de Biançay et la bougie qu'il portait à la main.

La bougie fut éteinte, mais on vit bientôt à tous les étages d'autres maris inquiets du vacarme qui retentissait dans toute la maison. La fête de nuit fut complète, avec illuminations.

M. de Biançay avait repris possession de lui-même et de son appartement. Il s'étonnait de ne pas voir accourir sa femme, car il ne pouvait supposer qu'elle fût endormie pendant qu'on se battait chez elle. Quand M. de Parisis,—tout fraîchement ganté,—apparut portant aussi un bougeoir.

Ils se saluèrent tous les deux avec défiance. M. de Biancay connaissait vaguement M. de Parisis, M. de Parisis ne se rappelait pas M. de Biançay. «Monsieur, dit le mari sans trop prendre les airs d'un mari outragé, voulez-vous m'expliquer cette comédie?—Monsieur, j'allais vous adresser la même question.—Mais, monsieur, puisque vous êtes chez moi et que je suis absent depuis longtemps, sans doute vous savez mieux que moi ce qui s'y passe.—Pas le moins du monde, monsieur.»

Parisis n'était jamais en peine. Les auteurs comiques auraient pu inventer pour lui les situations les plus périlleuses, il en fût sorti gaiement sans sourciller jamais. «Mais enfin, monsieur, permettez-moi de vous demander ce que vous faites ici à deux heures du matin?—Je devrais ne pas vous répondre, répondit Octave, mais vous y mettez vraiment trop de bonne grâce pour que je ne vous confie pas mon secret. La femme du voisin, votre voisin du balcon, est nerveuse à tout casser, elle se trouvait mal, le mari est rentré comme je lui donnais des sels; il n'a pas trouvé cela de son goût. Comme il était armé et que je ne l'étais pas, comme elle me suppliait de ne pas me défendre, j'ai franchi votre balcon croyant passer par un appartement inhabité. La fenêtre était ouverte, le mari m'a poursuivi, j'ai fermé la fenêtre, il a brisé les vitres et a rencontré un monsieur qui avait à lui parler, car vous avez entendu leur conversation. Je ne sais pas un mot de plus.—Eh bien, dit M. de Biançay, ils continuent la conversation dans l'escalier.—Je ne suppose pas, dit Octave, que vous songiez à me mettre en tiers dans cette conversation.—Est-ce que c'est Mme de Biançay, monsieur, qui vous a donné ce bougeoir?—Oui, monsieur; Mme de Biançay, qui vous attendait, a été une femme d'esprit: j'étais entré par la fenêtre, elle a voulu me mettre à la porte. Voilà pourquoi elle m'a donné ce bougeoir pour que je trouve mon chemin.»

Le duc de Parisis salua. M. de Biançay salua. Le duc de Parisis salua une seconde fois. M. de Biançay se demandait s'il devait le saluer d'un coup de pied, mais il se contint et entra chez sa femme. «Ah! mon ami, j'étais bien sûre que vous arriveriez cette nuit, car je vous attendais.—Avec le duc de Parisis!—Quoi, c'était le duc de Parisis? Ah! par exemple, voilà un original! Cette fois, mon ami, il s'est trompé de chemin en passant par la fenêtre.»

Le troisième mari fut content.