Je me figurais que pour être aimée d'Octave, lui qui était aimé de toutes les femmes, lui qui aimait toutes les femmes, il me fallait frapper son esprit. Aussi jamais comédienne ne mit en jeu de plus étrange comédie. Ce que c'est que de n'être point Parisienne et d'avoir trop d'imagination! Les jeunes filles qui vivent dans les folies du jour sont moins folles que je ne l'étais, moi qui avais vécu dans la sagesse!

Tu m'avais donné une femme de chambre de grande maison à mon arrivée à Paris, Mlle Charmide. C'était un monstre de perversité. Elle avait passé par les choeurs de l'Opéra; la petite vérole l'avait jetée dehors; mais elle avait eu le temps de connaître «tous ces messieurs.» Elle me conta mot à mot la vie de mon cousin. J'étais furieuse et charmée! Quand elle parlait, je lui imposais silence; dès qu'elle ne parlait plus, je lui disais de continuer. Le croirais-tu, je voulais haïr mon cousin! mais plus je le fuyais, plus je le retrouvais devant moi! Dieu a donc voulu ce mariage perpétuel du bien et du mal, de la vertu et du vice, du paradis et de l'enfer.

Cette fille était allée chez Octave avec une de ses amies:—avant la petite vérole—elle me peignit cet hôtel célèbre, ce fameux escalier dérobé où montaient tant de curieuses. Elle me proposa de m'y conduire.—Jamais! m'écriai-je.—Le lendemain, cette fille me montra la clef, un vrai bijou, que lui avait confié son ex-amie, sur la promesse qu'on la lui payerait fort cher. Une heure après, j'en parlais à ma tante.—Quelle folie! me dit-elle, puisque nous irons par le grand escalier.—J'insistai. Ma tante, qui avait ses quarts d'heure de fantaisie, consentit gaiement à cette escapade, sachant que je n'avais rien à risquer quand elle était là—et même quand elle n'était pas là.

Ce fut pour nous une vraie partie de plaisir: nous savions que
M. de Parisis était chez Mme de Metternich, si je me souviens bien.

Je ne m'arrêtai plus dans cette fatale folie. Charmide m'amusait par tous ses contes; elle se consolait ainsi des malheurs irréparables de la petite vérole qui l'avait condamnée à jouer les seconds rôles: mais elle y mettait de la passion. Pour mieux m'encourager dans cette idée qu'on ne prend le coeur des hommes qu'en frappant leur esprit, elle me citait les plus beaux exemples.

Je voulais te parler de tout cela, mais j'avais peur de toi. Tous les purs je faisais un pas dans ces tentatives périlleuses. Ainsi, le soir de notre premier bal costumé, croirais-tu à ceci:

Je savais que mon cousin devait se déguiser en Faust, voilà pourquoi je me déguisai en Marguerite. Mais ce ne fut pas tout. J'imaginai d'aller le surprendre avec ma tante, à l'heure de son départ. Voilà quel était mon dessein. Je devais faire du bruit dans sa bibliothèque; sans doute, il serait venu: Faust aurait vu Marguerite, et, comme j'étais belle en Marguerite, sans doute il eût jugé qu'il avait tort de ne pas voir sa cousine, sans compter que cette apparition eût mis quelque poésie dans l'entrevue. Me voilà donc entraînant ma tante, toutes les deux avec de grandes pelisses noires et voilées comme des Espagnoles. Charmide nous avait accompagnées jusqu'à la porte du jardin, pour s'assurer qu'il n'y avait personne sur ce chemin si bien hanté. J'a une petite lanterne sourde toute cachée sous ma pelisse. Nous traversons la serre, nous montons l'escalier, nous voilà dans la bibliothèque. Ma tante frappe du pied; mais Octave ne vient pas. On voyait par là portière la lumière de ses bougies. Je me hasarde, je soulève la portière, je le vois à moitié endormi, la tête penchée sur un livre. Emportée par je ne sais quelle inspiration, je vais jusqu'à lui, et lui montrant du doigt la page ouverte: C'EST LA! lui dis-je. J'avais vu qu'il lisait Faust. Il se leva et se tourna vers moi:—C'EST LA! me dit-il tout surpris. Je m'éloignais à reculons sur le point d'éclater de rire pour cacher mon émotion, car j'étais plus effrayée de mon audace qu'il ne pouvait l'être. Il saisit un candélabre pour me suivre, car j'avais déjà dépassé la porte. Comment les bougies s'éteignirent-elles? je n'en sais rien, sans doute par sa précipitation à me suivre et par le vent que leur jeta la portière en retombant.

J'avais manqué mon entrée, puisque je n'avais pas songé à retirer ma pelisse. Je me jugeai si ridicule dans ce rôle, que j'entraînai ma tante malgré elle, en lui disant que je ne voulais pas être reconnue.—Enfin, dit ma tante en descendant l'escalier, il faut bien que les enfants s'amusent.

Ce n'était pas là un jeu d'enfant. Je me figurais avoir frappé un grand coup dans l'esprit d'Octave. Je me trompais. Ce ne fut pour lui que l'émotion d'un moment, il s'imagina que c'était un jeu de quelque comédienne en disponibilité ayant une clef de la petite porte.

J'ai su depuis qu'il avait été bien plus frappé en me voyant tout bêtement passer avec ma tante dans l'avenue de la Muette qui prouve que le coeur ne se laisse prendre que par les choses simples et naturelles.