Et maintenant, ma chère Armande, tu sais le reste. Marguerite a rencontré Faust au bal; il l'a aimée pendant cinq minutes. La Dame de Pique l'a intrigué quelques jours après; il a aimé la de Pique. A Dieppe, Octave m'a aimée pendant cinq minutes, mais Violette attendait. A Champauvert, mon cousin m'a aimée pendant cinq minutes, mais nous étions séparés par cinq millions.
Aujourd'hui, je rougis d'avoir joué un rôle et de l'avoir si mal joué. Voilà pourquoi je n'ai pas gardé ta femme de chambre; cette folle était pour moi le mauvais esprit; si je l'avais écoutée, tout Paris parlerait aujourd'hui de moi.
J'ai eu d'autres quarts d'heure romanesques. A Champauvert, j'ai tenté une autre comédie. Mlle de Moncenac en robe blanche—ma robe blanche—s'est deux fois promenée sous les fenêtres d'Octave, et moi, vêtue d'un manteau noir, j'allais à sa rencontre comme un amoureux d'opéra.
Je voulais qu'il fût jaloux. O jeu d'enfant!
Il n'y a pas encore bien longtemps que j'ai voulu parler à Octave par la voix du miracle ou de l'inconnu. Il me quittait le soir pour aller coucher à Parisis. En arrivant au château, il trouva un volume de Faust ouvert avec ces mots—C'EST LA!—au crayon rouge en marge de ces deux lignes:
…Le sentiment est tout, le reste n'est que fumée nous voilant l'éclat des cieux.
Toutes les tristesses ont assailli mon coeur: Ma pauvre tante
Régine est morte. J'ai respiré des roses: elles étaient
empoisonnées! J'aime Octave: il aime Violette! Tu vois bien que
Dieu seul est mon avenir.
Si tu savais comme Champauvert est devenu désolé. Tout ce qui
riait autrefois pleure aujourd'hui. Hâte-toi de me trouver
un refuge à Paris; si je restais ici huit jours de plus, j'y
resterais toujours, mais à côté de ma tante Régine.
J'ai tout disposé pour mon départ, j'irai aujourd'hui faire mes
adieux à La Roche l'Epine, au tombeau de mon père et de ma mère.
A bientôt; je t'embrasse, aime-moi toujours et écris-moi bien
vite.