«Mais Mme. d'Antraygues, qui connaissait les hommes, m'enseigna l'autre vengeance. Il ne faut pas la condamner, car c'est un brave coeur; elle a ses heures de fragilité, mais elle a gardé toute sa noblesse d'âme.

«Sur ses conseils, je me jetai donc la tête la première dans ce tourbillon de la comédie parisienne, dans ce steeple-chase de toute la folie du luxe et de l'amour. La pauvre Violette, foulée aux pieds, devint l'orgueilleuse Violette de Parme. Ce fut Mme. d'Antraygues, qui me donna mon premier billet de mille francs avant de partir pour l'Irlande. J'avais été très malade, presque condamnée, mais elle me dit que j'étais plus belle que jamais, la première fois qu'elle me conduisit boire du lait au Pré Catelan par des chemins détournés, car elle se cachait et je ne voulais pas me montrer.

«C'était sans doute parce que nous nous cachions que nous fûmes surprises. Le prince Rio vint vers nous et demanda à la comtesse l'honneur de m'être présenté. Vous avez raison, lui dit-elle, car celle que vous voyez là, dans tout l'éclat de ses vingt ans et de sa beauté, est une princesse par la grâce de Dieu. Elle ne vous dira jamais son nom; elle ne veut être connue à Paris que sous le nom de Violette de Parme.

«L'orgueil qui m'avait perdue parce que M. de Parisis était duc, me perdit encore une fois parce que celui qui nous parlait était prince. Je sentis tout de suite que je ne l'aimerais pas, mais c'était l'homme qu'il me fallait pour jouer mon jeu. Je ne fis pas trop de façons pour aller dîner avec lui dans un salon du Petit-Moulin-Rouge. Je savais que le duc y allait quelquefois, je ne désespérais pas de le rencontrer et de passer fièrement devant lui au bras du prince.

«A la fin du dîner, on était éperdument amoureux de moi, on m'offrait des diamants, un hôtel, des équipages. Je ne rentrai pas chez moi; mais tout en allant chez le prince, j'étais bien décidée à ne pas être sa maîtresse.

«Le prince me trouva bizarre, mais il était bon prince; ce qu'il aimait en moi, c'était ma figure. Lui aussi était un orgueilleux, c'était déjà quelque chose que de m'afficher. Il y a des qui veulent être, il y a des gens qui veulent paraître. Ma «bizarrerie» ne l'empêcha pas de me donner cent mille francs et de me meubler, avec le luxe du plus pur Louis XVI, un hôtel rue de Marignan, où il vint trois fois par semaine dîner avec ses amis, des hommes du monde, des journalistes, des hommes politiques, des diplomates et des artistes.

«C'était bien un peu le monde de Parisis; mais comme on ne m'avait pas connue avec lui, naturellement personne ne me reconnut chez le prince.

«Cette vie-là, je vous l'avouerai, me plut beaucoup, quoique je souffrisse beaucoup, quoique je souffrisse toujours. J'espérais venir à bout de mon coeur; mais point. Plus je m'éloignais d'Octave, plus je le retrouvais.

«Il était en Angleterre quand je fis ma première entrée dans le monde du Bois. On vous a parlé du bruit qui retentit autour de moi. Quand on voit monter peu à peu une courtisane cela n'étonne personne.—Ah! c'est celle-ci!—Ah! c'est celle-là!—Connue! reconnue! tout est dit. Mais quand une courtisane apparaît un grand luxe sans qu'on puisse dire d'où elle vient, toutes les curiosités sont en éveil, elle triomphe avec éclat. C'est un feu d'artifice qui n'a pas été annoncé.

«Le prince ne pouvait croire à son bonheur; jusqu'à minuit, c'était le plus heureux des hommes, mais à minuit, je m'enfermais dans ma chambre et je me jetais voluptueusement dans la solitude de mon lit.