«Quand elle tomba malade, elle me retint un jour devant son lit pour me faire des confidences, puis tout à coup elle se re en disant: Non, je n'en mourrai pas, nous parlerons de cela plus tard, quand nous irons en Bourgogne. Elle ne croyait pas à sa mort prochaine, mais elle mourut soudainement d'un anévrisme. La parole lui manqua pour me dire la vérité; quand j'arrivai devant son lit, elle expirait. «Louise! Louise! dit-elle, Dieu….»
«Elle ne dit pas un mot de plus; elle aurait pu prononcer peut-être quelques paroles, mais elle n'eut pas le courage de me dire en mourant: «Je ne suis pas ta mère.»
«La misère est venue s'abattre sur ce pauvre petit appartement en deuil, tout me manqua à la fois: ma mère, le travail, le courage! Ce fut alors que survint M. de Parisis. Il me sauva de la misère, il m'emporta dans un rêve d'or; mais je n'étais sauvée que pour être perdue.
«Je n'avais pas eu le temps de feuilleter les papiers de maman Ce n'est que depuis ma sortie de prison que j'ai pu découvrir l'histoire de ma naissance, en lisant des lettres et des brouillons de lettres que ma mère cachait dans un petit coffret en bois noir où je ne croyais trouver que des factures.
«Est-ce la peine de vous parler des lettres de Mme de Portien et des réponses de maman, ou plutôt des lettres de ma mère et des réponses de sa femme de chambre? Pendant la première année, ma mère s'inquiéta de moi, elle vint me voir une fois, elle gronda sa femme de chambre de lui écrire trop souvent, elle lui recommandait de dire mon enfant et non votre enfant.
Au bout d'un an, il n'y avait plus de lettres de Mme. de Portien; elle voulait tout oublier pour mieux faire tout oublier. Je trouvai des brouillons de lettres de maman où la pauvre femme parlait avec adoration de la petite Louise. A ma première communion, elle écrivit encore, ce fut la dernière fois. Ce qu'il y a d'admirable, c'est que dans ces lettres elle ne lui parle jamais d'argent. Et Mme. de Portien n'en parlait pas non plus.
«Maintenant, quel fut mon père? Là est le secret éternel, mais ce ne fut pas ce M. de Portien. Je ne dis pas cela pour calomnier ma mère, je dis cela parce que je me confesse et que je vous dois toute la vérité.
«Je vais mourir et je ne me plains pas. J'ai eu ma part de bonheur. J'ai adoré M. de Parisis; les jours que j'ai passés avec lui ont été des siècles. Qu'ai-je à regretter? Je vous jure, ô ma douce et sainte Geneviève, que c'est pour moi une joie encore de penser que je me sacrifie à votre bonheur. Moi vivante, vous n'épouseriez pas Octave, voilà pourquoi je meurs heureuse. La vie est ainsi faite, il faut savoir se retirer de devant le soleil des autres. J'étais comme l'arbre empoisonné: vous seriez morte sous mon ombre.
«En face de Dieu qui m'entend, en face de vous qui êtes l'image de la vertu, je le déclare encore, car je veux vous prouver que je ne suis pas tout à fait indigne du doux nom de cousine que vous m'avez donné. Je n'ai pas eu d'autre amant que le duc de Parisis. Il a été cruel en m'abandonnant. Vous savez qu'il m'avait envoyé un bon de dix mille francs comme à la première venue. J'ai juré de me venger. Et je me suis vengée!
«Ah! j'avais une vengeance bien noble. C'était de retourner rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel, de travailler jour et nuit, de mourir à la peine.