«Je vous ai dit ça et là, dans les hasards de la causerie, une page de la vie de mon coeur. Je vais me confesser toute.

«Mes premières années méritent-elles bien qu'on s'y arrête? J'ai vécu toujours abritée par cette adorable femme toute de travail et de prière que je croyais ma mère. Mais n'était-elle pas ma mère? J'ai lu depuis l'histoire de d'Alembert et de Mme de Tencin. Vous savez que d'Alembert avait été abandonné par cette grande pécheresse de la Régence, qui avait fait de son frère un cardinal et qui faisait de son fils un enfant perdu. Cet enfant perdu fut un enfant trouvé et retrouvé, grâce à une vitrière qui lui donna son lait, son pain, son sang. Elle lui donna une âme. Elle en fit un homme. S'il porta des fruits, cet arbre de science, ce fut par la greffe; s'il fut un homme, ce fut par sa seconde mère. Aussi ai-je compris ces terribles paroles qu'il dit à la première quand elle revint à lui: «Je ne vous connais pas! Ma mère, c'est la vitrière!»

«Moi, je n'aurais pas eu la brutalité de d'Alembert, sans doute, parce que je suis une femme. Mais tout en accueillant ma première mère, je fusse restée l'enfant de la seconde, si toutes les deux avaient vécu. Et si la seconde eût été toujours ma mère, je puis dire que j'eusse été toujours sa fille, car je m'explique bien pourquoi elle me cacha à ma première mère, c'est qu'elle la connaissait, c'est qu'elle avait peur de me perdre, c'est qu'elle voulait vivre pour moi.

«Tant qu'elle vécut, je fus heureuse. Elle avait choisi pour mes mains délicates un travail charmant. Pendant qu'elle raccommodait de la dentelle, je faisais des fleurs. Je trouvais bien doux de veiller à côté d'elle, je ne croyais pas travailler, et il se trouvait que j'avais gagné ma journée.

«Dans les heures de repos, je lisais, et je ne lisais que des livres pieux. Maman était sévère, elle avait veillé comme une sainte à ma première communion. Elle m'avait expliqué avec l'accent chrétien tous les miracles et toutes les beautés du christianisme; je ne vivais que dans le monde des purs esprits, aucune mauvaise pensée n'était venue en deçà de notre porte.

«Certes, nous n'étions pas riches, mais nous ne pensions pas que la richesse fût un bien. Nous avions un petit appartement sous les toits, mais tout y était gai, les fenêtres avaient pour horizon le ciel et les arbres du Luxembourg. Je ne me contentais pas de fabriquer des fleurs; pour les mieux connaître, j'en cultivais. J'ai lu que je ne sais plus quel philosophe voyait la nature dans un fraisier, moi je m'étais fait toute une compagnie, un monde avec des roses, des violettes, des pervenches, des giroflées; j'avais même un arbre sur ma fenêtre, un lilas qui émerveillait tous nos voisins; j'avais aussi un fraisier, mais c'était par gourmandise, car j'y cueillais jusqu'à cent fraises par an.

«Que serait-il arrivé si maman eût vécu?

«J'avoue que je n'aurais pas eu grand plaisir à épouser un homme de ma condition; quoique je n'eusse pas lu de romans, j'avais mon idéal comme s'il coulât encore en moi un peu du sang des Parisis. Je ne saurais vous dire comme mon orgueil s'éveilla quand j'appris que ce beau monsieur qui avait osé me parler dans la rue, et que j'aimais déjà malgré moi, était un duc.

«Geneviève, ce fut mon premier péché. Et voyez le malheur; que le démon vous a touché, vous êtes presque à lui. La porte de l'orgueil fut pour moi la porte de l'enfer.

«Maman mourut. Elle m'avait plusieurs fois parlé de son pays; elle me disait que nous ferions bientôt le voyage pour aller voir une grande dame de ses amies qui me ferait peut-être une dot si je trouvais un brave homme pour m'épouser. Plus d'une fois elle pleura en m'embrassant; je n'osais l'interroger, car je ne voulais pas lui parler de mon père, puisqu'elle ne m'en parlait pas. Quelques mots surpris dans l'escalier pendant le commérage des voisines m'avaient avertie vaguement que ma mère n'était pas mariée. Mais elle était si pieuse et si bonne, que je me disais: Dieu lui a pardonné.