Le duc de Parisis avait juré très sérieusement d'effacer de son âme les images du passé pour mieux voir celle de Geneviève dans l'avenir. Il avait juré à Dieu dans le style officiel; mais il avait mieux fait: il avait juré à lui-même que Geneviève serait la seule femme de son âme, de son coeur et de ses lèvres. Et il était de bonne foi; car s'il ne croyait pas à un Dieu qui écoute les serments, il croyait à lui-même: il n'avait jamais manqué à sa parole.
Pourquoi Mme de Fontaneilles était-elle venue à Parisis? Elle ne le savait pas bien elle-même. Etait-ce un de ces jeux de la destinée, qui s'amuse à créer des orages sur les sérénités de la vie? Etait-ce pour vivre sous le même toit que celui qui lui faisait peur?
Elle se trouva bien heureuse dans le bonheur de Geneviève.
Mais huit jours après, des Parisiens vinrent au château. Octave avait déjà oublié qu'il les attendait. Il aurait voulu qu'ils eussent eux-mêmes oublié d'y venir, tant il se trouvait heureux lui-même en cette solitude à trois où Mme de Fontaneilles répandait un charme nouveau par sa figure et par son esprit.
Octave craignit de n'avoir plus une heure pour les rêves. Lui qui avait été tout action, il trouvait doux de se reposer ainsi en pleine nature, entre deux femmes qui étaient comme les figures de l'amour et de l'amitié.
Et puis, quoiqu'il ne fût pas jaloux dans le sens français du mot, c'est-à-dire dans le sens brutal, il n'aimait pas qu'on jetât un regard trop vif dans sa maison. Il était Romain en deçà du seuil; pour lui, la femme était une créature sacrée que ne devaient jamais profaner les vaines curiosités. Mais enfin, il faut être de son temps et de son monde.
On vit arriver à Parisis quelques amis bien connus d'Octave: le prince Bleu, Guillaume de Montbrun et sa femme, le prince Rio, Monjoyeux, d'Aspremont, le comte de Harken, le duc de Pontchartrain et sa femme, la princesse —— et sa jeune cousine de H——,—qui amenèrent Mlle Diane-Clotilde de Joyeuse, la soeur de Mme de Fontaneilles, une adorable créature, un sourire de Dieu sur la terre.
Le château fut comme métamorphosé. C'était tout un monde qui allait, qui venait, qui riait, qui chantait. Depuis un siècle, les ombres de cette grande solitude n'avaient pas été si gaiement évoquées. Ce fut tous les jours une fête: on commençait le matin pour quelque belle promenade vers les ruines voisines, le plus souvent en cavalcades irrégulières; on déjeunait dans la forêt, où les plus beaux menus sortaient de terre comme par magie; le soir, on faisait les charades, on jouait la comédie improvisée, la seule comédie de l'avenir; on se couchait tard, mais on se levait matin; car il est convenu que la vie de château est plus désordonnée que la vie de Paris; il faut être fièrement campé pour y résister: jambes d'acier, estomac d'enfer et coeur de bronze.
On s'imagine que tout ce bruit et tout ce mouvement arrachèrent Parisis à cette vive aspiration qui l'avait entraîné vers Mme de Fontaneilles. Eh bien! non. Quand un mauvais sentiment germe dans le coeur, il pousse vite, comme les mauvaises herbes dans le blé de mars. Vous êtes tout surpris, aussitôt les semailles, de voir le bleuet et le coquelicot s'élancer rapidement, lui qu'on n'attendait pas, au-dessus des tiges de blé. Et plus la terre est bonne et plus l'ivraie monte vite. Voilà pourquoi les plus grands coeurs sont souvent les plus coupables; voilà pourquoi la femme qui n'apporte à Dieu que la moisson du bon grain est une vertu divine, car il lui a fallu bien de l'héroïsme pour arracher toujours les mauvaises herbes.
Octave de Parisis n'avait pas cet héroïsme-là. Mais il croyait fermement à la vertu de Mme de Fontaneilles.