La comtesse, tout amoureuse qu'elle fût, jetait toujours en toute chose son vif et charmant éclat de rire.
Minuit sonna à une petite pendule, un temple rond à colonnes avec des acanthes et des perles d'or; une merveille d'horlogerie attribuée à Louis XVI. «Déjà minuit, dit la comtesse.—Cette impertinente pendule qui se permet de mesurer mon bonheur, dit Octave.—La pendule, dit Mme d'Antraygues, c'est la plus odieuse des inventions. La pendule va toujours trop vite ou trop lentement.»
Les femmes ont peur de cette action mystérieuse qui marque le temps, qui compte les minutes—et les rides. Par l'horloge, la vie est divisée en cent mille parcelles inaperçues, comme le coeur est divisé par l'amour en cent milles syllabes errantes. Ce sont les grains de sable qui tombent sans fin sur les grains de beauté. Ils tombent du sablier jusqu'à ce qu'enfin le sablier soit vide et que le cercueil soit plein.
M. de Parisis voulut embrasser la comtesse un peu violemment. Elle le repoussa avec douceur. «C'est cela, dit-il. La femme règle l'homme, comme l'horloge règle le soleil.» Et après un baiser: «N'oubliez pas: vous m'avez averti que vous me mettriez à la porte pour aller voir lever l'aurore au club.—Ah! oui. Il faut que je vous donne une leçon de géographie. Si, contre toute attente, il prenait à M. d'Antraygues la fantaisie de rentrer….—Soyez sans inquiétude, il ne quittera sa table que pour aller chez sa maîtresse.—Enfin il pourrait se tromper de porte et venir chez sa femme. Vous savez, l'empire des mauvaises habitudes!—Il ne faut jamais jurer de rien.—Donc, s'il rentrait à l'hôtel et s'il frappait à ma porte, cela lui est arrivé le jour de ma fête, parce que sa maîtresse le lui avait rappelé,—vous passerez par mon cabinet de toilette … mais il faut que je vous montre cela….»
Alice conduisit M. de Parisis dans son cabinet de toilette, après quoi elle lui fit traverser la salle de bain et lui montra un escalier à jour qui descendait au jardin. «Quand vous serez dans le jardin, lui dit-elle, vous jugerez que les murs ne sont pas difficiles à escalader. Vous trouverez d'ailleurs un marche-pied volant. Le jardin conduit à un jardin voisin; ce jardin, si je ne me trompe, s'ouvre sur la rue de Courcelles; ne craignez rien, il n'y a pas de pièges à loup.—Il n'y a pas de pièges à loup! se récria Octave, mais qu'est-ce donc que ces beaux bras qui m'enchaînent à vos pieds!»
XVIII
LE ROI DE THULÉ
Cependant M. de Parisis passait sur son cou les belles mains de la comtesse. «A propos, dit-elle, je vous ai invité à prendre une tasse de thé et mon monde est couché.—Quel contre-temps! dit Octave, moi qui ne suis venu que pour cela.—C'est d'autant plus fâcheux que j'aurais pu vous faire apprécier mon vieux Sèvres. Voyez-vous cette merveille sur cette console?—C'est d'autant moins fâcheux, Madame, que vous avez un bon feu, que j'ai vu dans votre cabinet de toilette une petite bouilloire d'argent, et que vous allez de vos blanches mains me préparer vous-même une tasse de thé.»
Octave n'aimait pas à tordre le cou à ses aventures. Un dilettante en amour savoure le roman chapitre par chapitre sans brusquer le dénouement.
Mme d'Antraygues ne se fit pas prier, elle mit la bouilloire au feu pendant que M. de Parisis apportait le tête-à-tête sur un guéridon doré, à trois cariatides sculptées en syrène.