Octave admira la forme svelte, la couleur tendre, les fleurs délicates de cette petite merveille qu'une main féerique avait travaillé pour Trianon.
«C'est admirable, dit-il, je n'ai jamais vu de forme plus exquise et de tons plus harmonieux. Ce sucrier est un bijou.—J'aime encore mieux la théière. Voyez donc comme l'anse est dessinée! voyez donc comme le goulot se profile bien!—Croyez-vous, Madame, qu'à Trianon ou ailleurs, depuis qu'on prend du thé, ce divin tête-à-tête ait jamais eu la bonne fortune de caresser des lèvres aussi amoureuses que les nôtres.»
Octave embrassait Alice. «Octave! décidément vous avez trop soif, murmura Mme d'Antraygues en riant.—Vous êtes comme le vieux Sèvres, d'une pâte exquise.—Oui, pâte tendre.» Octave alla embrasser encore Alice. «Chut! dit-elle, voilà l'eau qui bout.—Quelle jolie chanson! je comprends que les poètes aient parlé des symphonies de la bouilloire; moi qui vous parle, j'ai une petite bouilloire dans ma chambre pour me rappeler mon enfance. Ma grand'mère m'a bercé au chant de la bouilloire.—Vous avez été élevé dans l'âge d'or; moi, ma grand'mère m'a élevée aux duos d'Antony, de Lelia et de Faust.»
Alice chanta du bout des lèvres une strophe du Roi de Thulé. «Oh! chantez! chantez! dit Octave. Vous allez attacher mon amour à cette chanson.—Oui, comme on cloue un papillon dans un herbier.—N'ayons pas d'esprit et chantez-moi cette adorable ballade.»
Mme d'Antraygues la chanta avec l'accompagnement des vagues de la bouilloire et du pétillement du fagotin. Et elle la chanta presque aussi bien que Mme Carvalho, musique de Gounod, traduction toute nouvelle:
Il était un roi de Thulé,
Qui perdit un soir sa maîtresse
Il but comme un inconsolé
Le souvenir avec l'ivresse.
C'était dans une coupe d'or
Portant le chiffre d'Arabelle:
«Heureux, disait-il, qui s'endort
Dans l'amour, comme a fait ma belle!»
Plus d'une fois, quand il rêvait,
La nuit, en écoutant les merles,
Il prenait sa coupe et buvait,
Croyant y retrouver des perles.
Perles et pleurs! Le sort amer
Le fit vieillir fidèle et sombre.
Un soir qu'il regardait la mer,
Et qu'il évoquait la chère ombre:
«O ma belle! nulle après toi
A cette coupe savoureuse
Ne boira plus. Nul après moi
N'y mettra sa bouche amoureuse.»