Décidément, votre amour porte malheur. Vous avez presque tué
Violette et vous m'avez exilée.

Je ne vous dis pas où je vais, parce que vous n'y viendriez pas.

Alice.

XXV

UNE AMBASSADE GALANTE D'OCTAVE DE PARISIS

Le duc de Parisis s'ennuyait bien un peu çà et là, comme Rodolphe de Villeroy, d'attendre trop longtemps sa nomination de ministre en Allemagne, quoiqu'il n'aimât pas beaucoup la rive droite du Rhin.

En attendant, il ne se consumait pas dans l'orgueil trompé. Un de ses amis, Guillaume de Montbrun, devait épouser Mlle Lucile de Courthuys à la chapelle du Sénat. Les lettres de faire part s'imprimaient. Le lendemain, la nouvelle devait éclater par tous les mondes de Paris.

Comme Octave, Guillaume était de tous les mondes, du meilleur et du plus mauvais. Il alla dès l'aurore réveiller le duc de Parisis: «Pourquoi viens-tu si matin?—Parce qu'il n'y a pas un jour à perdre. Tu m'as promis d'être toujours là pour mes affaires d'honneur; voilà pourquoi je te réveille.—Parle; un duel?—Oui, un duel à mort: je me marie.»

Octave se souleva sur l'oreiller. «Pourquoi cette mauvaise plaisanterie?—Parce que j'ai trouvé une jeune fille adorable; je ne te l'ai pas dit plus tôt, connaissant tes allures, tu me l'aurais enlevée. Et pourtant celle-là, Dieu merci! n'est pas une de celles qui se laissent enlever. Tu ne t'imagines pas ce que c'est: un ange!—Un ange avec cinquante mille livres as rente? Le pain est si rare à ta table.—Ne parlons pas d'argent.—Tu as raison; on n'en a jamais et on en a toujours.—Mon cher, je ne viens pas pour te parler de la fiancée ni de la dot.—A propos, que va dire cette belle dame que j'ai entrevue une fois sous les ombrages de la Vallière, à Versailles? Elle était bien voilée, mais je crois qu'elle était bien jolie. Elle marchait comme une reine, et si depuis elle a boité comme Mlle de la Vallière, c'est qu'elle avait pris une entorse en se promenant avec toi.—C'est précisément pour te parler d'elle que je suis venu ici.—Alors, c'est elle qu'il faut que j'enlève?—Je ne vais pas jusqu'à te demander un tel service. Mais enfin, tu t'es si souvent montré mon ami….—Explique-toi, sphinx.»

Guillaume de Montbrun se renversa dans un fauteuil. «Voilà. Je suis adoré comme tous ceux qui vont se marier; une femme ne vous aime bien que quand une autre femme est là, c'est de toute antiquité.—Ah! mon ami, comme tu es malheureux si tu es aimé!—Ne m'en parle pas, tu sais cela, toi. Eh bien, mon cher ministre plénipotentiaire en disponibilité, il faut que tu ailles bravement chez la dame en question, et que tu lui arraches son amour du coeur.—C'est simple comme tout. Je vais à elle et je lui dis: «Madame, n'aimez plus mon ami Guillaume, parce qu'il a confié les destinées de son coeur à une autre femme.» Et quand j'aurai parlé, la dame dira: «Je ne l'aime plus.» Cela se fait toujours comme cela. Tu as donc peur qu'elle poignarde la blanche épousée?—J'ai peur de tout; j'ai peur surtout qu'elle ne se poignarde elle-même. Quand une femme tombe dans la bêtise d'aimer, elle est capable de toutes les autres.—Alors tu feras bien mieux de ne lui rien dire du tout jusqu'à la lune de miel.—Ah! s'il n'y avait pas de journaux! Mais, un de ces jours, elle va lire la nouvelle et tomber chez moi comme une avalanche, ou comme un coup de tonnerre. L'amour qui commence est une bien belle chose, mais l'amour qui finit….—Voilà pourquoi tu recommences.—Ne rions pas, c'est sérieux.»