Guillaume de Montbrun se leva et porta à Octave, toujours couché, une enveloppe cachetée à ses armes, renfermant une cinquantaine de lettres, autant de pâles souvenirs déjà scellés dans le tombeau. «Voilà ses lettres. Tu iras chez elle, tu la trouveras à deux heures; son mari ne rentre qu'après la Bourse….—Où, naturellement, il est heureux. Comment s'appelle-t-il, ou comment s'appelle-t-elle?—Elle s'appelle Mme … Mme de Révilly.—En vérité! Je ne l'ai jamais vue, mais on m'a dit qu'elle était charmante.—Elle ne va jamais dans le monde. Elle s'était emprisonnée dans notre amour avec une fenêtre ouverte sur le ciel. Tu sais, les femmes arrangent tout cela: Dieu et le diable.—Parce que les femmes sont l'oeuvre de Dieu et du diable. Donc je porterai ces lettres à Mme de Révilly. Et tout naturellement tu lui demanderas les miennes. Tu comprends que si le lendemain des noces il lui prenait fantaisie de les envoyer à ma femme, Lucile ne me pardonnerait pas d'avoir écrit à une autre avec une pareille éloquence de coeur.»
Parisis regarda son ami Montbrun avec admiration. «Je te trouve beau, en vérité, de t'inquiéter de pareilles billevesées. Ta femme te pardonnera d'autant plus que ton éloquence sera plus belle. Mais enfin, tu veux briser, brisons.»
Octave regarda la pendule. «Dix heures. Je n'aurai pas le temps de m'occuper de moi aujourd'hui. Un duel à arranger, ce qui veut dire qu'il faut qu'il ait lieu; une visite au ministre pour lui prouver que je n'ai pas de rancune; ta chaîne à briser—ô esclave blanc qui en a déjà une autre;—un nouveau cheval à montrer, je veux dire à monter au Bois; un dîner officiel et un bal à l'ambassade d'Autriche. Enfin, à minuit je pourrai commencer ma journée.—Je sais bien que tu es comme le sage, et que, pour toi, chaque grain qui tombe du sablier est un grain d'or.»
M. de Montbrun s'était levé: «Adieu, je compte sur toi, Tu sais tout ce qu'il faut dire à la dame. Parle-lui de mon chagrin et de mes dettes.—Oui, on se marie pour échapper à une maîtresse qui vous ennuie et on met cela sur le dos de ses créanciers. Sois tranquille, je suis un excellent avocat pour ces causes désespérées. Sais-tu pourquoi?—Parce que cela t'amuse.—Parce que c'est une étude de femme.—Et parce qu'on n'apprend à connaître la femme qu'après avoir mis le scalpel dans tous les coeurs.—Oh! je ne suis pas si médecin que cela.—Je reviendrai chercher la réponse à six heures.—Oui, tu me trouveras; c'est l'heure où je m'habillerai pour aller dîner.»
Les deux amis se serrèrent la main. «N'oublie pas qu'elle demeure boulevard Haussmann. Te rappelles-tu, quand l'autre jour tu m'as demandé du feu pour allumer ton cigare? c'était sous sa porte cochère. Que Dieu te conduise!—Sois heureux, va cueillir des fleurs d'oranger.»
A deux heures, M. de Parisis descendait à pied le boulevard Haussmann, tout à sa mission; comme un avocat qui va plaider une mauvaise cause, il cherchait de bons arguments. «C'est là que demeure la belle, dit-il tout à coup en regardant un petit hôtel d'architecture trop composite.—Mme de Révilly? demanda-t-il.»
Sur un signe affirmatif, il monta l'escalier. Le concierge avait fait deux fois retentir le timbre pour annoncer un homme. Il ne sonnait qu'une fois pour une femme. Octave vit, par le grand air de l'escalier, qu'il était dans une bonne maison.
Un valet de chambre lui demanda son nom et revint tout de suite pour lui dire d'entrer. Il fut quelque peu désappointé en voyant deux dames au lieu d'une. Il tombait mal, on recevait ce jour-là. Toute femme du monde qu'elle était, la maîtresse de la maison ne put masquer une vraie surprise en voyant entrer M. de Parisis. «Je ne m'attendais pas à cette gracieuse visite, dit-elle avec un sourire charmant.—Madame, j'étais dans mon tort. Il a fallu toute une histoire, que je vous dirai, pour m'autoriser à me présenter ainsi devant vous, sans avoir eu l'honneur de vous êtes présenté.»
La visiteuse comprit qu'on ne dirait pas l'histoire devant elle. Après de profondes réflexions sur la pluie et le beau temps, elle se leva et sortit sans qu'on fît de bien grands efforts pour la retenir.
M. de Parisis avait déjà étudié la dame du logis. Elle était fort jolie, dans tout l'épanouissement de la seconde jeunesse, qui est peut-être la vraie. «Madame, reprit Octave avec gravité, pouvez-vous m'accorder quelques instants et pouvez-vous m'ouvrir une parenthèse de cinq minutes dans vos trois heures de réception?—Je ne réponds de rien, dit la dame, plus surprise encore qu'à l'arrivée d'Octave, seulement vous avez toutes chances de n'être pas troublé, car les vraies visites ne commencent qu'à quatre heures, mais surtout au retour du Bois. Parlez, monsieur.—Eh bien! madame, je vais droit au but. Avez-vous lu des romans? Avez-vous été à la comédie? Oui, n'est-ce pas? Eh bien! figurez-vous que vous êtes une héroïne de roman ou un personnage de comédie. La vie! qu'est-ce autre chose, surtout la vie du coeur?—Je ne comprends pas bien.—Il me semble que je vous ai vue à cette première représentation d'une comédie où il y a une jeune fille qu'on aime et une jeune femme qu'on a aimée. Le comédien est très amoureux de la jeune femme, mais il va épouser la jeune fille; c'est la loi du monde.»