Octave se dit à lui-même: «Eh bien! j'ai été bien mauvais avocat, ou la cause était désespérée. Je n'ai plus qu'à battre en retraite.» Et s'inclinant vers la jeune femme: «Madame, voici vos lettres; voulez-vous me donner celles de mon ami?—Monsieur, je ne veux pas de mes lettres et je ne veux pas lui rendre les siennes. Ses lettres sont à moi comme les miennes sont à lui.—C'est irrévocable?—J'ai dit. Adieu, monsieur. Encore un mot. Dites-lui que je le hais.—Je savais bien, madame, que vous me diriez ce mot-là, mais je sais le traduire.» Et se rapprochant de la jeune femme: «Vous le haïssez bien, n'est-ce pas, madame?—Oui, dit-elle en cachant ses larmes.»—Elle reprit sa dignité: «J'en mourrai. Dites à Horace….—Horace! s'écria M. de Parisis.»
Il s'imagina que la jeune femme avait deux amants. Il la regarda tout émerveillé. «Mais, madame, ce n'est pas Horace qui m'envoie. C'est Guillaume.—Guillaume! quel Guillaume?»
Octave se demanda si elle jouait la comédie. «Voyons, vous le connaissez bien! Guillaume de Montbrun.»
La jeune femme partit d'un grand éclat de rire. «M. de Parisis, vous vous êtes trompé de porte; adressez-vous à côté.—Vous n'êtes donc pas Mme de Révilly?—Non, je suis Mme d'Argicourt.» Ils riaient tous les deux de cette méprise de comédie—de comédie à faire.—«Tout justement, reprit la jeune femme, Mme de Révilly était là quand vous êtes arrivé.—C'était elle; voilà donc pourquoi, quand j'ai demandé au concierge Mme de Révilly, il m'a dit de monter.—Oui, monsieur de Parisis, c'est ma meilleure amie, mais celle-là se consolera.—L'amour console de l'amour.—Si j'ai un conseil à vous donner, c'est de lui dire que vous l'adorez, avant de lui dire que son amant ne l'aime plus.—Soyez tranquille, madame! Je reconnais que je suis un mauvais diplomate. Désormais, je serai plus féminin.»
Octave et Mme d'Argicourt étaient devenus les meilleurs amis du monde. Elle était si heureuse de ne pas perdre son amant, qu'un peu plus elle se jetait dans les bras de M. de Parisis.
Il devina ce mouvement. «Ah! madame, dit-il en jouant une passion subite, c'est ici qu'il me serait facile de me tromper moi-même!»
Cependant une pensée sérieuse était venue frapper le coeur de Mme d'Argicourt; elle pencha la tête et prit l'attitude d'une de ces belles repenties que peint si éloquemment et si simplement Mlle de la Vallière dans sa lettre à Mabillon.
Une profonde expression de tristesse s'était répandue sur sa figure.
M. de Parisis la regardait avec surprise; il se pencha vers elle et prit sa main retombante. «Et moi qui me croyais heureuse! dit-elle.—Puisqu'on vous aime toujours, madame!» Elle releva la tête avec énergie, tout en dégageant sa main: «Mais, monsieur, c'était un secret à deux! Vous êtes venu surprendre mon secret! c'est fini. Je n'oserai plus être heureuse!»
Il y avait dans l'accent de la jeune femme de la douleur et de la colère. Il lui semblait qu'en arrachant ce secret de son coeur, Octave venait d'arracher tout le charme de son amour. Sa solitude à deux—car l'amour, même à Paris, est toujours une solitude à deux—était pour jamais violée. Elle croirait toujours que M. de Parisis serait là avec son sourire railleur, au spectacle des scènes les plus intimes. C'était le diable lui-même qui était venu jeter une lumière fatale sur le secret de sa vie.