Et, comme Mme d'Argicourt était toute à l'émotion du moment, elle s'abandonna comme un enfant à sa colère et à sa douleur.
Octave étudiait ce caractère tout primesautier, avec une vive curiosité. «Voilà, se disait-il, une femme charmante qui fait bien ce qu'elle fait; je suis sûre que quand elle est avec son amant, elle ne va pas chercher midi à quatorze heures.»
Il jugea qu'il fallait la jeter dans un autre courant d'idées. Elle paraissait le prier de la laisser à son chagrin; mais il eût trouvé indigne de lui de ne pas consoler, par toute sa rhétorique, une si belle créature.
Et, d'ailleurs, Octave sentait que la curiosité seule ne l'aiguillonnait pas. «Quoi! madame, parce qu'un galant homme a surpris, comme par une fenêtre ouverte, que vous vous consoliez du mariage par l'amour, vous allez vous émouvoir de cela? Il est passé, le temps des héroïnes qui pleurent. Vous êtes trop belle pour pleurer.—Vous avez peut-être raison, dit Mme d'Argicourt en reprenant son beau sourire. L'amour m'a perdue, mais à force d'amour je veux élever ma passion jusqu'à l'héroïsme. On ne condamne pas tout à fait une femme quand elle subit son coeur.—Madame, on ne condamne jamais une femme quand elle a votre adorable figure. «Belle figure, belle âme,» dit Lamartine.—Je suis belle? je ne m'en doutais pas.—Est-ce qu'il ne vous trouve pas belle, lui?—Peut-être. C'est un esprit taciturne qui m'aime en silence.—Et comment s'appelle-t-il, cet Horace heureux?—Vous voulez tout mon secret? Il s'appelle….» Mme d'Argicourt s'interrompit. «Il s'appelle l'Amour.—Et vous êtes bien heureuse?—Oh! bien heureuse!»
C'était l'expansion de la joie après les mouvements de la colère et de la jalousie. Les lèvres s'agitaient comme des roses après l'orage. «Eh bien! puisque vous êtes si heureuse, madame, il faut que je vous embrasse; cela me portera bonheur.» Mme d'Argicourt ne voulait pas, mais Octave l'appuyait sur son coeur. «Un baiser fraternel, n'est-ce pas? dit-elle en jetant sa tête en arrière.—Oui, le baiser de René à sa soeur.» Mme d'Argicourt présenta son front, mais M. de Parisis descendit jusqu'aux lèvres. «Ce n'est pas de jeu,» dit-elle gaiement.
La jeune femme, toute sentimentale qu'elle fût, était une des plus luxuriantes créatures que la Bourgogne envoie à Paris. Or, on sait que la Bourgogne produit les plus belles nourrices et le sang le plus vif. C'est le sang de la vigne. Aussi est-ce la vigne même que tètent les nourrissons. M. de Parisis appuyait toujours sur son coeur Mme d'Argicourt.
C'était une femme de trente ans, qui avait épousé un gentilhomme campagnard sans relief, sans caractère, sans énergie, un de ces hommes comme il y en a tant, qui sont nés pour mourir sans avoir vécu, parce que la fée Passion n'est pas venue à leur berceau.
Mme d'Argicourt, fille d'un vigneron haut en couleur et en fortune, n'avait épousé M. d'Argicourt que pour son titre de baron. Dans la ville de Dijon … la belle Dijonnaise avait voulu éblouir tout le monde par l'éclat de son blason. Par malheur, elle prenait un mari dont les vignes, usées depuis longtemps, ne devaient plus enivrer personne; voilà pourquoi, vers la troisième année, la belle Dijonnaise ouvrit son tome second avec un amant plus bourguignon que le premier. Avec son mari, elle n'avait bu qu'un petit ordinaire maçonnais; avec son amant, elle avait goûté au vin de Nuits et au vin de Tonnerre. Mais elle n'en était pas encore aux grands crûs.
M. de Parisis lui révéla, dans cette étreinte de dix secondes, je ne sais quel bouquet de Clos-Vougeot et de Romanée qui l'enivra subitement.
L'amant qu'elle adorait n'était un dieu que dans son imagination. M. de Parisis, qui lui était de cent coudées supérieur par la beauté, par l'esprit, par la noblesse, et, le dirai-je, par la coquinerie donjuanesque, lui fit perdre en dix secondes la moitié de son prestige. Il y a des magnétismes despotiques qui enchaînent une femme et bouleversent son âme. On avait dit d'Octave: «Tout ce qu'il touche devient feu,» comme on dit du soleil: «Tout ce qu'il touche devient or.» En effet, quand il avait touché une femme, elle pouvait s'envoler impunément de ses bras, mais elle gardait toute sa vie son souvenir. C'est que nul n'avait plus de force dans la grâce, plus de feu dans la passion.