Mme d'Argicourt était enivrée.
Le poison de l'amour, le plus subtil de tous les poisons, avait pénétré dans son âme et dans son sang; elle le subissait sans révolte, comme si ses bras fussent enchaînés dans les roses. Octave, penché au-dessus d'elle, respirait son souffle avec adoration et répandait le sien sur ses yeux comme pour l'aveugler.
«Je crois que vous êtes le diable,» murmura-t-elle.
Le timbre retentit une fois. La jeune femme se dégagea et tourna sa tête vers la glace. «Ah! mon Dieu, dit-elle, vous m'avez toute décoiffée.» Elle s'enfuit vers son cabinet de toilette. Octave n'était pas homme à rester cloué à la cheminée pour recevoir une visiteuse quelconque, il ne considérait pas la partie comme perdue. Il suivit Mme d'Argicourt, qui était déjà à sa toilette. «Pourquoi fermez-vous la porte? lui dit-elle.—Parce que je suis entré.—Et pourquoi êtes-vous venu?—Parce que, moi aussi, je veux me rajuster les cheveux.—Monsieur de Parisis, nous sommes fous tous les deux.—Je suis fou, madame, parce que je vous ai vue.»
Mme d'Argicourt, qui s'était assise devant sa toilette, venait de se relever pour recevoir la visiteuse; mais Octave l'arrêta au passage. «Vous savez que vos admirables cheveux sont tout aussi désordonnés que tout à l'heure et vous font mille fois plus belle encore.»
Mme d'Argicourt voulait passer, mais Octave la ressaisit dans ses bras. «Voyons! monsieur de Parisis, on m'attend.—Et moi qui vous attendais depuis que j'existe! car je n'ai jamais aimé que vous.» Et, sur cette belle parole, il embrassa une seconde fois la jeune femme. «Mais c'est une tyrannie! Me voilà encore toute décoiffée; je vais crier.—Je vous ferme la bouche.»
Ci-gît un troisième baiser, «Oh! que je suis malheureuse! J'ai la tête perdue, je voudrais vous battre.» Octave souriait, tout en regardant Mme d'Argicourt avec passion et en l'appuyant toujours sur son coeur. «Je suis au désespoir. Si nous rentrons par là tous les deux, ce sera un scandale.—Aussi suis-je bien déterminé à rester ici.» Mme d'Argicourt essaya de railler: «Comme si vous étiez chez vous!—L'amour est toujours chez lui, madame.»
On peut tuer d'un seul coup par le ridicule un amant dans le coeur de sa maîtresse; il arrive même que, par la comparaison, on peut à jamais démonétiser un amoureux. Mme d'Argicourt s'était jetée tout éperdue dans les bras du sien, parce qu'il était un autre homme que son mari. Maintenant qu'elle voyait face à face cet irrésistible Parisis, dont les femmes disaient tant de mal, elle ne put s'empêcher de mesurer les tailles: Octave dépassait Horace par toutes les supériorités, par son titre de duc, par sa beauté hautaine, par son esprit railleur.
Elle avait jusque-là appelé son amant son ange et son dieu,—style dijonnais,—mais Parisis avait du démon, il sentait l'enfer. Elle risquait son heure de damnation comme toutes les femmes qui cherchent trop le paradis.
Cependant la visiteuse, qui s'ennuyait de faire le pied de grue, se mit au piano et joua la valse des Roses. «Un tour de valse,» dit Octave en prenant Mme d'Argicourt à la ceinture. C'était la ceinture de Vénus: on la dénoue en y touchant.